mardi 26 mai 2020

ENTRETIEN AVEC MICHAEL LAINÉ, À PROPOS DE "L'ÉCONOMIE VUE DES MÉDIAS"


Nous reproduisons un entretien de l'économiste Michael Lainé publié en février dernier sur le site "Non fiction" (https://www.nonfiction.fr) à l'occasion de la parution de son ouvrage "L'économie vue des médias" (éditions Le Bord de l'eau, 2020).

"Les médias, ce sont trois quotidiens (Le Monde, Le Figaro, Libé) et trois hebdos (L’Express, Le Point et L’Obs) dont l’auteur a lu tous les articles en 2014 et ceux traitant de macroéconomie en 2015. Un travail de Romain, mais un résultat qui vaut le détour, tant y pullulent les affirmations idéologiques, douteuses ou erronées, voire l’ignorance (réelle ou opportuniste)...."
Alternatives économiques





Que penser de la manière dont les principaux journaux rendent compte des questions économiques ?
Non contents de faire une place archi prépondérante aux thèses des économistes mainstream, les articles concernant l’économie que publient les principaux journaux français tournent toujours autour des mêmes thèmes, se caractérisant en particulier par un tropisme anti-Etat, tandis qu'ils font peu de cas des faits réellement pertinents ou encore de la complexité des mécanismes économiques. C’est ce que montre le livre que vient de publier l’économiste Michaël Lainé, qui a accepté de répondre ici à quelques questions pour présenter celui-ci.


Nonfiction : Vous montrez dans cet ouvrage que l’économie est particulièrement maltraitée dans les journaux. Pourriez-vous en donner quelques exemples ?
Michaël Lainé : Une chose frappante ressort de mon analyse de deux années complètes de production de la presse écrite, soit la bagatelle de 15 300 articles. Les points de vue et les experts interrogés sont, à quelques exceptions près, les mêmes qu’en 2007. Alors que les médias n’avaient pas vu venir la crise, ils n’ont pas remis en question leurs croyances ; ils ressassent, jusqu’à plus soif, les mêmes analyses. Au point d’ailleurs, d’en oublier qu’elle a pour origine l’endettement privé et d’occulter les similitudes existant entre les réponses politiques désastreuses (et en particulier les politiques d'autérité) apportées au krach financier de 1929 et celles mises en œuvre pour juguler l’effondrement de 2008. Cette évacuation de l’histoire est tout sauf anodine, car elle permet de recycler les idées reçues et de brocarder les boucs émissaires habituels. Au fond, ce serait moins la finance dérégulée qui aurait failli que l’État qui l’aurait poussée à la faute. La croyance en l’autorégulation des marchés financiers est toujours prégnante. À l’occasion, la presse soulignera combien les banquiers se sont montrés immoraux, ce qui permet de s’exonérer de toute réflexion systémique. Or, il y a de très bonnes raisons de penser que, même si les financiers s’étaient montrés probes et droits, la crise n’en aurait pas moins éclaté, car c’est le destin de toute bulle que de finir en krach. Pas plus aujourd’hui qu’hier les théories alternatives, critiques de la finance dérégulée, n’ont véritablement droit de citer dans les médias.
Mais il y a plus que cette absence de débat ou de pluralisme des idées. Après tout, on pourrait soutenir qu’un organe de presse a droit de prendre position. Le plus étonnant est encore de constater combien les journalistes comprennent peu les mécanismes les plus élémentaires de l’économie. Par exemple, le lien entre coût du travail et compétitivité n’est pas aussi simple que le présente les médias. En général, les pays les plus compétitifs sont aussi ceux où le travail est le plus cher : Norvège, Danemark, Suisse, Belgique, Allemagne, Suède… Cela n’est jamais signalé par la presse, qui brocarde régulièrement le modèle français, sans comprendre que la principale raison qui fait qu’un pays est compétitif en matière de coût du travail… tient à ce qu’il est pauvre ! En effet, un coût (du travail, pour l’employeur) est aussi un revenu (pour les travailleurs, c’est-à-dire la majorité de la population d’un pays). Ainsi, un pays pauvre – c’est-à-dire un pays dont le revenu de ses habitants est bas – présentera un coût du travail faible : la Roumanie et la Bulgarie, qui sont les plus déshérités d’entre les déshérités en Europe, affichent un coût horaire du travail sept à neuf fois inférieur à celui de la France. Par définition, abaisser le coût du travail revient à abaisser le revenu du travail. Cela n’est jamais expliqué par la presse. Toute à son obsession de la compétitivité, elle verse dans une vision naïve de ce qu’est la concurrence internationale, que j’ai appelée « darwinisme de comptoir », comme s’il n’y avait de la place que pour les « vainqueurs », comme si l’objectif était d’accumuler sans fin des excédents commerciaux. N’en déplaise aux amateurs d’idées simples, il s’agit d’une idée trompeuse, connue sous le nom de « mercantilisme » en science économique. En effet, pour exporter il faut un importateur : tout déséquilibre persistant, à long terme, se paye au prix fort d’une crise dans les deux nations. Autrement dit, si l’importateur connait une récession, l’exportateur n’est plus en mesure de lui vendre ses produits ! C’est pourquoi le plan Keynes, présenté à Bretton Woods en 1944, prévoyait de corriger autant les excédents que les déficits commerciaux, car une situation de déséquilibre permanent n’est pas saine pour le commerce. C’est pourquoi, aussi, la Commission européenne exhorte régulièrement l’Allemagne à diminuer ses excédents commerciaux en pratiquant une politique de relance, une recommandation tout simplement incompréhensible si l’on lit les médias ! D’ailleurs, les théories dominantes de la crise de 2008, dues à des chercheurs aussi différents (et mainstream) que Rogoff ou Obstfeldt, l’imputent en partie aux excédents des pays exportateurs recyclés sur les marchés financiers américains. Cela non plus n’est pas signalé dans la presse, qui semble avoir une connaissance très minimale (pour ne pas dire quasi-nulle) de la littérature scientifique. Une autre thématique me paraît révélatrice de ces lacunes économiques : la question des seuils sociaux (à partir de 11 ou 50 salariés, les entreprises doivent faire face à de nouvelles obligations). Il n’existe à ma connaissance qu’une étude scientifique à ce sujet, publiée par l’Insee en 2011, qui montre clairement qu’ils n’ont aucun impact sur l’emploi. Or, à l’exception de Libération, la presse fait dire à cette étude le contraire de ce qu’elle affirme !

Pour partie, ces erreurs tiennent, expliquez-vous, au remplacement des mécanismes macroéconomiques par une approche gestionnaire qui est parfaitement incapable de rendre compte des phénomènes économiques, même si elle a pour elle la simplicité de l’évidence. Vous pointez également la responsabilité d’une approche moralisatrice, qui est censée définir ce qu’il conviendrait de faire, en toute ignorance, là encore, des réels mécanismes à l’œuvre et des conflits qui les déterminent. Pourriez-vous là encore en donner des exemples ?
Le raisonnement scientifique opère une rupture avec les raisonnements profanes, spontanés. Or, ces derniers obéissent à une logique gestionnaire et sont largement imprégnés de valeurs morales. Il est normal d’adopter un tel point de vue – les entreprises ont bien besoin d’être gérées. Mais il est extrêmement trompeur d’étendre ce type de raisonnement, qui ne vaut que pour un agent économique, à l’ensemble de l’économie. La science économique a inventé un nom pour cela, le « sophisme de composition ». Ce ne sont pas les généralisations abusives qui sont ainsi visées, mais le fait que lorsque l’on change d’échelle (d’une entreprise ou un ménage vers la totalité des entreprises et des ménages) c’est le raisonnement qui change du tout au tout. Dans une perspective gestionnaire un coût est un coût. Dans une perspective économique, c’est aussi un revenu, car l’économie prend toujours en compte l’autre face de l’interaction marchande. Quand j’achète dans un magasin, ce qui est pour moi une dépense est pour le vendeur un revenu. Pour un employeur, le salaire est un coût ; pour le salarié, c’est un revenu. Les conséquences du raisonnement scientifique heurtent le sens commun, car une baisse des coûts se traduira toujours par une baisse des revenus. Or, qu’on le veuille ou non, nous sommes tous liés les uns aux autres dans la grande chaîne des interactions économiques. Cette baisse de revenus de quelques-uns rejaillira sur tout le monde, puisque cela impliquera une contraction de leurs dépenses, donc des revenus d’autres personnes. Au final, l’impact pourra être positif ou négatif, mais il n’a rien d’évident. Il n’en demeure pas moins que la question est ô combien plus complexe que ce que la logique gestionnaire ou morale laisse entendre. Pour bien comprendre l’économie, il importe ainsi de se défaire de nos intellections spontanées, qui nous fourvoient.
Logique gestionnaire et vision moralisatrice se renforcent l’une l’autre, car si l’on peut étendre à l’économie un raisonnement qui n’est valable que pour une entreprise ou un ménage, alors elle se prête aux prescriptions simplistes de la morale, qui a pour objet les actions des individus. Un exemple particulièrement révélateur du caractère trompeur de cette approche médiatique nous est fournit par la question de la dette publique. La presse affectionne d’en imputer la responsabilité à un manque de courage et de sens des responsabilités de la part de la classe politique, suspectée de faire preuve de démagogie dépensière à l’approche des élections, le tout sur fond d’indignations étranglées sur le fardeau-légué-à-nos-enfants. Elle appuie souvent son réquisitoire sur un parallèle entre le budget de l’État et celui d’un ménage ou d’une entreprise. Même à titre de simplification pédagogique, ce parallèle traduit une incompréhension profonde de la politique économique, car à la différence d’un ménage, l’État peut influer sur ses revenus par ses dépenses. En effet, les recettes des administrations sont basées sur l’activité (TVA, impôts sur le revenu et sur les sociétés, etc.). Or, les dépenses des pouvoirs publics auront des répercussions sur l’activité, à la hausse (si elles achètent plus aux entreprises ou distribuent plus de pouvoir d’achat, ce qui permet de vendre plus), ou à la baisse (pour des raisons opposées). Ils sont donc en mesure d’engranger plus de revenus en dépensant plus. Cela, tous les économistes un peu sérieux le savent, et en premier lieu ceux qui travaillent au sein des grandes instances internationales comme le FMI. Dans certaines circonstances, l’effet sur l’activité est tel que le ratio dette/PIB de l’État peut baisser… Cet impact se mesure et n’a que très peu à voir avec une question morale. Il s’agit d’une question technique, non dénuée d’arrière-plan théorique, à la portée de la science économique.
La substitution d’une vision moralisatrice à l’analyse scientifique n’est jamais aussi évidente qu’en matière de chômage. Ici, des variations se font jour suivant les orientations politiques des journaux : le ton est comminatoire pour Le Point ou Le Figaro, plus policé pour Le Monde, mais le fond change peu. Notre modèle social est voué aux gémonies. Il désinciterait à la reprise d’emploi. Qu’on me comprenne bien : les théories dominantes se montrent relativement critiques à son égard (pas autant toutefois que les médias), mais pour des raisons causales et non morales. Si un bus peut n’accueillir que quatre-vingt personnes et que cent veulent y entrer, vingt d’entre elles resteront dehors, quelle que soit leur motivation et leur droiture. Le parallèle avec l’emploi est pertinent : quand bien même nous aurions 33 millions de demandeurs d’emploi à la moralité et à la motivation irréprochables, s’il n’y a que 28 millions d’emplois, alors il y aura 5 millions de chômeurs. Raisonner autrement revient à commettre un sophisme de composition. Au niveau individuel, c’est bien la motivation, la compétence et l’honnêteté qui fait la différence. Au plan collectif, cela n’a pas vraiment d’impact. Il n’en demeure pas moins qu’il existe des offres d’emploi non pourvues ; si la situation globale est celle du chômage de masse, certains secteurs d’activité peinent à recruter. Le chiffre de 400 000 offres non pourvues est souvent avancé. Mais les économistes savent également que le nombre d’emplois non pourvus dépend beaucoup plus de la croissance économique que de la générosité du système social. En effet, une croissance élevée implique une demande soutenue de travail par les secteurs dynamiques ; or, l’offre de travail souffre d’une certaine inertie ; une formation prend plusieurs années ; en changer ne se fait pas non plus du jour au lendemain ; d’où la vigueur et l’ampleur des désajustements. Aussi les pays dont l’emploi progressent le plus sont-ils également ceux où le taux d’emplois vacants est le plus élevé, à rebours des intuitions moralistes : Allemagne, Belgique, Royaume-Uni, Pays-Bas… Le taux d’emplois vacants (les fameuses offres d’emploi non pourvues) est en France l’un des plus faibles d’Europe, avec celui de la Grèce et de l’Italie… L’interprétation moralisatrice conduit à voir les choses de travers. Au surplus, il existe des théories critiques des modèles économiques dominants qui soutiennent que plus les marchés sont flexibles, plus le chômage est important. Les lecteurs n’en auront pas connaissance et ne pourront peser le pour et le contre de chacun des modèles scientifiques. À cet égard, force est de constater que la presse s’invente des ennemis imaginaires.  À l’exception de Libération, elle tend à appeler « tabou » ce qu’elle déteste unanimement : « tabou des 35 heures », « tabou des mini-jobs », « tabou du Smic »… C’est pour le moins mystérieux quand on s’aperçoit que près de neuf articles sur dix se montrent critiques à leur endroit. En fait de tabou, nous avons plutôt un assourdissant chorus médiatique.

Vous répertoriez également des questions d’actualité, essentielles, qui ne sont jamais traitées ou extrêmement rarement dans le corpus d’articles que vous analysez. Quels exemples pourriez-vous en donner ?
Chose étrange, malgré le succès international des ouvrages de Piketty, les inégalités sont très peu traitées, et quand elles le sont, c’est sous l’angle du succès de l’auteur ou de celui des valeurs sociales et politiques. Le sujet de fond – les conséquences économiques des inégalités – n’est pour ainsi dire jamais exposé. Or, il existe de sérieux arguments scientifiques plaidant pour une lutte contre les inégalités. En effet, nombre de chercheurs soulignent qu’elles dépriment la demande (car les classes aisées épargnent plus) et contribuent à l’instabilité financière. Autre sujet relativement ignoré, l’Europe. Le constat désabusé de Fitoussi dressé voilà près d’un quart de siècle tient toujours : il est interdit d’en débattre. Les rares fois où la question est abordée, c’est pour souligner la nécessité d’un gouvernement économique de la zone euro. Il serait nécessaire de compléter l’union monétaire par une union budgétaire. Pour le reste, c’est silence radio. Or, nous disposons de vingt ans de recul sur le fonctionnement de la zone euro. La science économique fourmille d’outils théoriques ou conceptuels qui nous permettent de penser cette construction unique dans l’histoire, dans ses accomplissements comme dans ses dysfonctionnements. Enfin, la presse qui aime à fustiger le coût du travail oublie l’autre coût des entreprises, celui du capital, c’est-à-dire des moyens de production et de leur financement. Il existe un débat au sein de la communauté des économistes sur l’explosion des rémunérations des actionnaires. Pour certains, elle nuirait à l’investissement, donc à la croissance de long terme, pour d’autres, elle permettrait une meilleure allocation de l’épargne qui bénéficierait à la création de richesses. Toujours est-il que, dans les faits, aux États-Unis, les bénéfices sont certaines années entièrement consacrés aux actionnaires et non au développement de l’entreprise. Sur toutes ces questions, le lecteur ne pourra se faire une opinion, faute d’avoir connaissance de ces débats.

Un discours simpliste, sous-tendu par une idéologie « pro-business » et « pro-finance », est ainsi à l’œuvre, montrez-vous, qui contribue à évacuer tout débat. Tous ces journaux sont aujourd’hui aux mains de grandes fortunes et on peut imaginer que cette situation satisfait pleinement leurs détenteurs, quelle que soit la forme que prenne au demeurant leur influence sur ces contenus. Peut-on lier ces deux choses ?
Si vous m’autorisez cette remarque, « idéologie pro-business » n’est pas une formulation que vous trouverez dans la science économique. En tant que chercheurs, nous nous interrogeons sur les causes de la création de richesse et des crises, et celles-ci ne se résument pas à un argumentaire pro ou anti business, ce qui n’aurait pas vraiment de sens. Ceci étant précisé, mon travail aboutit à la conclusion que les analyses médiatiques sont imprégnées d’idéologie – au sens où les réponses précèdent les questions. Avec des différences et des nuances selon les orientations politiques des journaux, sur des thèmes à la croisée du social, du politique et de l’économique – et sur ces thèmes seulement. Pour le dire de manière très résumée et simplifiée, cette idéologie prône l’autorégulation des marchés.
Mon ouvrage se cantonne à l’analyse de texte. S’il m’est permis de le penser, je crois que c’est là sa force. Il est déjà suffisamment difficile de s’entendre sur un constat. La science invite à se méfier de soi-même. C’est pourquoi j’ai mis en œuvre une méthodologie particulière, afin d’intérioriser le regard critique d’éventuels détracteurs. Pour cela, je me suis obligé à remplir jour par jour et journal par journal un fichier Excel où je caractérisais tous les articles lus et notais les citations. Tout est transparent et vérifiable. Pour les 15 300 articles de mon corpus. Je m’engage à mettre ce fichier à la disposition de tout lecteur qui m’en ferait la demande. Cela m’a demandé un travail titanesque, mais je crois que la rigueur est à ce prix. Je ne voulais pas au surplus hasarder des explications sur les causes des biais constatés. Tout au plus peut-on avancer quelques constats factuels : les journaux appartiennent aux grandes fortunes et une majorité d’économistes interrogés travaillent pour les banques ou des lobbys, ce que je démontre calculs à l’appui par un décompte précis des citations.

Vous n’abordez pas dans l’ouvrage l’importance des agendas politiques et de la manière dont les responsables politiques en charge des questions économiques, qui sont rarement des économistes, communiquent sur ces sujets. On pourrait toutefois se demander si les défauts que vous pointez dans les journaux, qui s’attachent pour une large part à commenter les décisions et déclarations politiques, ne devraient pas être imputés au moins pour partie à ceux-ci. Qu’en pensez-vous ? 
C’est possible. Toujours est-il que l’on est en droit d’avoir une haute idée de ce que devrait être le journalisme. Ce métier serait bien peu satisfaisant s’il ne consistait qu’à relayer de façon complaisante la communication des puissants. À une époque de surabondance de l’information, où la vérité est dépréciée, il est plus urgent que jamais de développer l’esprit critique.