mercredi 3 juin 2020

LIRE : " PLAINTE POUR DIFFAMATION : MA VISITE SURRÉALISTE CHEZ LES GENDARMES"


Nous reproduisons ici, avec l'autorisation de son auteur, un article de Nicolas Barriquand journaliste du site MÉDIACITÉS LYON publié le 29 mai 2020.

Il relate les motifs et les conditions de son audition à la gendarmerie à la suite d'une plainte déposée contre lui par une "municipalité du Grand Lyon" relative à une enquête qu'il a réalisé à son sujet.

Pour découvrir le site Médiacités Lyon , c'est ici  : https://www.mediacites.fr/lyon/

 

 

Plainte pour diffamation : ma visite surréaliste chez les gendarmes


Comme auteur d’une enquête sur une municipalité du Grand Lyon, je viens d’être convoqué par la gendarmerie suite au dépôt d’une plainte pour diffamation du maire mis en cause. Mon audition s'est révélée cocasse.
“Avez‐vous des tatouages ou des cicatrices ? », m’interroge le gendarme. Si je m’attendais à ce qu’on me pose cette question dans l’exercice de mon métier de journaliste… À part la trace d’une très ancienne péritonite qu’on ne distingue presque plus, je n’ai rien à déclarer à Monsieur l’agent.
Ce jeudi matin, je me trouve dans les locaux d’une gendarmerie de l’agglomération lyonnaise. Le maire d’une commune du Grand Lyon n’ayant pas apprécié une de nos enquêtes, je fais l’objet d’une plainte pour diffamation – ainsi que le directeur de la publication Jacques Trentesaux – qui se traduit par une commission rogatoire.
En matière de délit de presse, l’instruction est obligatoire.     
Quelques jours auparavant m’attendait dans la boîte aux lettres de mon domicile une feuille volante avec pour en‐tête « la Gendarmerie nationale, une force humaine ». Je suis invité à prendre contact avec l’adjudant P., officier de police judiciaire. Le tout est frappé d’un tampon rouge « URGENT ».

« Votre intention ? Dénigrer le maire ?»

 Me voici donc devant l’adjudant en question. Il me demande de décliner l’identité de mes parents (« nom, prénoms, nom de jeune fille de votre mère »), avant d’entrer dans le vif du sujet : comment ai‐je procédé pour préparer mon article, qui ai‐je rencontré, etc. Mes réponses sont courtes et évasives : la loi, en France, garantit à la presse le secret des sources. « En dehors des personnes citées dans l’enquête, je n’ai pas d’autres noms à vous transmettre », rétorque‐je au gendarme.
Mon audition prend ensuite un tour plus surréaliste. « Quelle était votre intention en écrivant cet article ? Dénigrer le maire ? Lui nuire ? », me lance mon interlocuteur. « Euh… non, seulement informer mes lecteurs ». Me revient en tête le souvenir d’Au Poste !, l’excellent et loufoque film de Quentin Dupieux. Mais revenons à la gendarmerie : « Vous a‑t‐on remis des documents ? ». Diantre ! L’affaire qui nous occupe est pourtant loin d’un Watergate ou d’un Wikileaks…
« – Comme pour tout article, j’ai réuni une documentation, je ne peux pas vous en dire plus.
– Et si je vous dis : Campanile de la Part‐Dieu ? »

Pour la préparation de mon enquête, j’avais rencontré un élu, cité dans l’article, au café du Campanile de la Part‐Dieu. De mémoire, il avait un train à prendre après notre interview, pour raisons professionnelles, d’où le lieu du rendez‐vous. Pour préparer notre entretien, cette personne, qui a donc été auditionnée auparavant par l’adjudant, avait imprimé des procès‐verbaux de conseils municipaux et des délibérations. En termes de « documents », on ne fait pas plus public !
Mi‐interloqué, mi‐amusé, je reprends : « Oui, j’ai réalisé une interview dans un café, ça m’arrive tous les jours ou presque… » « De toute façon, ça n’ira pas bien loin cette histoire, si vous voulez mon avis », commente le gendarme qui imprime mon audition et me la donne à signer, avant de me confier à un collègue pour un relevé anthropométrique.

 

Les doigts, les paumes et les phalanges

Je l’interroge : « Est‐ce franchement nécessaire de prendre mes empreintes pour cela ? » J’ai ma réponse : « C’est dans la procédure pénale. Vous pouvez refuser mais c’est passible d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende ». Je vérifierai ultérieurement : c’est bien écrit à l’article 55–1 du code de procédure pénale.

Pour l’heure, j’imprègne mes dix doigts sur un encrier, mais aussi les paumes de mes mains et toutes mes phalanges. « Gardez le poignet souple », me conseille le gendarme en charge de l’opération. Il me prend aussi en photo, de face, de profil, avec mes lunettes, sans. Et s’enquiert donc de mes potentiels tatouages et cicatrices.
On m’apporte du savon pour mes mains noires d’encre – « faites gaffe, ça tache les vêtements » – avant de me laisser partir. Deux heures et demi de perdues, entre l’audition et le temps passé pour m’y rendre, mais me voilà fiché !