Le premier temps de cette interview est dédié à l’information
internationale ; le second, au traitement médiatique des mobilisations
en soutien du peuple palestinien.
Acrimed : Il est difficile de revenir sur plus d’un an –
et en réalité plusieurs décennies – de traitement médiatique de la
situation en Israël/Palestine. Nous voulions toutefois commencer
l’entretien en ayant votre regard, peut-être sur ce qui vous marque et
révolte le plus en tant qu’observateur et observatrices des médias.
Monira : On a constaté un glissement progressif dans
le traitement médiatique, qui s’est accéléré au moment du 7 octobre
2023. Auparavant, les grands médias symétrisaient beaucoup ce qui se
joue en Israël/Palestine. On nous présentait l’histoire de deux entités
qui se font face, à égalité. C’est un phénomène qui, déjà, effaçait
l’occupation et l’apartheid. Je me souviens avoir lu cet article d’Acrimed qui parlait du « syndrome Tom et Jerry »
pour caractériser cela, c’est-à-dire une couverture médiatique qui ne
permettait pas du tout de comprendre l’origine du problème puisqu’elle
représentait deux ennemis qui se poursuivent, sans raison, depuis
toujours. Cette symétrisation était donc déjà très problématique, mais
je crois que là, on n’est plus du tout là-dedans. On est dans un
traitement médiatique qui prend fait et cause pour Israël, qui reproduit
un discours colonial fondé sur la lecture d’une guerre de la
« civilisation » contre la « barbarie ». À partir du 7 octobre, ça s’est
fait de plus en plus ouvertement. Et c’est un phénomène qui sert un
agenda raciste en France. Nous avons tout de même, dans ce pays, une
extrême droite qui prend énormément d’ampleur, pas simplement au travers
de la progression électorale des partis, mais également au travers des
idées, qui se sont énormément déployées, partout, et qui s’assument. Et
en fait, ça se répond. C’est-à-dire que la question palestinienne est
aussi utilisée pour enfoncer le clou du racisme et de l’islamophobie qui
s’expriment ici. Il faut comprendre, du coup, à quel point ça peut être
extrêmement violent pour les personnes non-blanches, en France,
d’assister à ce traitement aussi déshumanisant en sachant qu’au fond, on
sait que c’est aussi de nous dont on parle. Quand on parle des
Palestiniens comme de nuisibles, de gens qu’il faut éliminer, de gens
qui sont tous des islamistes, etc., en fait, on parle de nous aussi
symboliquement. C’est un enjeu qu’il faut vraiment saisir : se dire que
oui, c’est notre affaire et oui, ça nous concerne, puisqu’on est visés
par les mêmes logiques racistes même si évidemment, ça va de soi, on
n’en est pas au point de subir ce que subissent les Palestiniens.
Hicham : Je partage ce que Monira vient de dire. En
ce qui me concerne, j’aimerais insister sur deux choses parmi les
multiples aspects du traitement médiatique qui m’auront marqué. La
première, c’est que quand nous, en tant qu’étudiants et activistes, on
souhaite parler de la Palestine, on nous répond souvent : « Mais les
médias en parlent tout le temps, le sujet est omniprésent, etc. » Mais
la réalité, c’est qu’on ne parle jamais de ce qui se passe vraiment. On
parle énormément des débats que ça suscite en France, on essentialise en
parlant des Juifs et des Arabes, mais de la Palestine, on n’en parle
pas, ou alors trente secondes, pour nous donner brièvement le nombre de
morts, après un reportage sur ce qui se passe en Israël. On a comme une
omniprésence, dans la sphère médiatique, de ce qui se passe autour
de la question palestinienne, mais de la question palestinienne,
fondamentalement, on n’en parle jamais vraiment dans les médias très
regardés. La deuxième chose qui m’a marqué, et c’était déjà le cas lors
des précédentes offensives sur Gaza, c’est le traitement des
bombardements et la façon dont le commentaire a largement
déresponsabilisé l’armée et le gouvernement israéliens, notamment dans
son utilisation calculée et illégale de doctrines militaires utilisant
l’intelligence artificielle et faisant beaucoup trop de morts [2].
Un commentaire qui, dans le même temps, ne parle pas non plus des
assassinats ciblés, des tirs de sniper, des personnes qui se prennent
des balles dans la tête. Il y a des meurtres délibérés de Palestiniens,
des journalistes, des docteurs, des soignants, des universitaires, etc.
Si ce récit était donné, ça deviendrait plus compliqué de nous expliquer
qu’Israël se défend en jetant des bombes qui créent des « dommages
collatéraux ». Mais ce n’est jamais abordé dans les médias occidentaux.
Houda : Je voudrais renchérir sur le premier point
évoqué par Hicham, la désinformation et l’invisibilisation de ce qui se
passe vraiment. Le traitement de ce qui se déroule en Palestine depuis
le 7 octobre est systématiquement en deçà de tout. Quand on regarde
d’autres médias – et moi, c’est clair que je m’informe énormément
ailleurs ou alors avec des médias alternatifs s’agissant du paysage
français –, ce que je ressens et ce que n’importe quel observateur
devrait ressentir, c’est d’être horrifiée par l’ampleur objective de ce
qui se passe. Depuis plus d’un an, y a-t-il un crime de guerre qu’Israël
n’a pas commis ? Chacun d’entre eux mériterait des reportages à part
entière et des indignations internationales. Mais le degré de
déshumanisation et d’invisibilisation est sidérant. Il y a des
humanitaires internationaux qui rapportent des témoignages décrivant des
enfants avec des balles dans la tête, dans le ventre, c’est-à-dire un
ciblage, volontaire. Il y a beaucoup plus d’enfants tués que dans
n’importe quel autre conflit, mais ces chiffres ne sont pas visibles, et
au-delà du nombre de morts, quid des orphelins, des amputés,
etc. Pour moi, c’est au-delà de l’imaginable. Je pense que dans cette
guerre, dans ce génocide, l’ampleur, l’accumulation et la concentration
des crimes sont vraiment inédites, mais la couverture médiatique ne
reflète pas ces proportions. Et j’ai pris l’exemple des enfants
uniquement. On pourrait aussi parler du ciblage des hôpitaux, des
journalistes, des personnels humanitaires, et des tortures. En Israël,
on torture massivement sans que ça provoque davantage de réactions ni
d’enquêtes. J’ai l’impression qu’il y a une acceptation du fait que nous
sommes entrés dans un monde où le droit international n’a plus de
valeur ni de poids. Les grands médias participent de cette acceptation
de la destruction du droit international et du droit humanitaire, de ces
acquis qui n’étaient pas du tout parfaits, mais auxquels on essayait
quand même de se raccrocher. Avec Gaza, tout ça s’envole sans que ça
révolte comme ça le devrait. La question que je me pose, du coup, est la
suivante : si on montrait réellement ce qui se passe, les ravages dans
toute leur ampleur, sans désinformer, est-ce que la réaction des peuples
serait réellement la même et les gouvernements pourraient-ils se
permettre de continuer à être complices ?
Vous avez tous trois insisté sur la rareté de
l’information. Hicham, tu citais ce que peuvent régulièrement faire
valoir certains journalistes en disant : « Mais si, regardez, on en
parle ». Si l’on s’en tient à un comptage strictement numérique, on
trouvera en effet des sujets, ici et là, dans la presse comme dans
l’audiovisuel. Mais c’est, en effet, un traitement au rabais. Ne
pensez-vous pas qu’on le mesure d’autant plus quand on prend en compte
son asymétrie totale avec l’engagement éditorial massif dont les grands
médias ont fait preuve au moment du 7 octobre et dans les semaines qui
ont suivi, que l’on pense en termes de surface et de hiérarchie
éditoriales (nombre de Unes, éditions spéciales en continu, fils
d’actualité permanents, etc.), de manifestations explicites de
sentiments (empathie, compassion, horreur, colère, etc.) ou encore de
prises de position politiques assumées de la part des rédactions ?
Monira : Je pense effectivement que ce traitement du
7 octobre a fixé beaucoup de choses. Pour moi, il y a à ce moment-là
une grosse responsabilité des grands médias dans la fabrication du
consentement au génocide, notamment à travers la reprise systématique du
discours israélien, des communiqués de l’armée israélienne et de ses
mensonges, comme à propos des 40 bébés décapités. Les journalistes
savent très bien qu’on ne peut pas prendre la parole d’une armée pour
argent comptant, ni la présenter comme forcément légitime. Et pourtant,
ils le font. Les bébés décapités, c’est une fake news qui a été relayée
par la quasi-totalité des médias, même par certains journaux
indépendants de gauche. Je me rappelle très bien qu’au mois d’octobre,
on se sentait donc vraiment seuls, sans le moindre média auquel se
raccrocher puisque même des médias « de gauche » se sont situés dans
cette fabrication du consentement, qui a permis à tout le monde
d’accepter tranquillement qu’il y allait avoir une opération militaire
dans Gaza, d’une ampleur qui avait été annoncée telle quelle ; repensons
par exemple au ministre israélien de l’Énergie, Israël Katz, affirmant
qu’il n’y aurait plus d’eau, plus d’électricité, plus de nourriture,
etc. Il annonçait le chaos et ça n’a pas fait réagir outre-mesure. Ça,
ça aura montré très clairement qu’il y a des vies qui valent la peine
d’être pleurées, et d’autres non. Les plateaux télé ont montré que les
vies israéliennes, ça compte, mais que les Palestiniens étaient soit des
« dommages collatéraux », soit tués dans le cadre d’une lutte contre le
terrorisme. Ce dernier terme a d’ailleurs constitué un véritable piège,
puisque dans les batailles sémantiques des premières semaines, des
intervenants se sont vu reprocher le fait de préférer parler de « crimes
de guerre », un lexique qui renvoie pourtant au droit international et
appelle une réponse juridique et pénale. Quel discours et quel
vocabulaire utilise-t-on ? À quoi ça sert ? On voit bien à quel point le
débat était impossible à ce moment-là.
Je voudrais terminer en disant que si aujourd’hui, la fabrication du
consentement n’est plus aussi manifeste qu’au départ, d’une part, elle
n’a pas disparu, et, d’autre part, elle prend d’autres formes.
S’agissant du premier point, Le Parisien a par exemple titré « la
revanche du Phoenix » au moment où Netanyahou s’est mis à attaquer le
Liban ; ce n’est ni plus ni moins qu’une hyper-valorisation d’une figure
d’extrême droite, coloniale, qui pratique un génocide. C’est
scandaleux, mais c’est dans l’air du temps… Sur le deuxième point, je
pense notamment à ces plateaux télé où la personne censée représenter la
« partie palestinienne » est, au mieux, une personne réellement issue
des mobilisations palestiniennes, mais toujours seule, et sinon, des
personnalités perçues comme « de gauche » et en apparence « pour la
paix », mais qui portent un discours complétement vide et dépolitisant à
propos des « deux côtés », du fait qu’« il n’y a plus d’empathie des
deux côtés », etc. Il y a quelques semaines, l’une de ces personnalités
intervenait par exemple sur un plateau télé en disant qu’il fallait de
la paix et de l’empathie. Mais quand la journaliste lui a demandé « Vous
êtes donc pour un cessez-le-feu ? », la réponse a été « non ». Ce
discours de « paix », c’est donc une abstraction discursive. Ce type de
plateaux, notamment l’émission « C ce soir » sur France 5, sont faits de
telle sorte que se dégage une apparence non conflictuelle, où tout le
monde parle doucement et s’écoute. Je trouve souvent, au contraire, que
ce qui s’y joue est extrêmement violent.
Hicham : Je suis totalement d’accord sur ce que tu dis à propos de « C ce soir ». J’ai participé à cette émission [3]
alors que moi, à la base, je ne voulais vraiment pas être médiatisé, ni
aller débattre sur des plateaux. Entre étudiants à Sciences Po, on se
poussait mutuellement à aller quand même faire entendre notre voix, dans
un contexte où Sciences Po nous a jetés en pâture en affirmant des
faits qui ont été ultérieurement prouvés faux : donner notre version
dans la presse était presque une obligation morale. En plus de ça,
c’était un moyen de faire avancer le narratif, notamment sur la question
de la suspension des partenariats universitaires qui était totalement
absente des plateaux télés. J’ai eu beaucoup de chance qu’il y ait eu
Ariane [étudiante et militante de Révolution Permanente, NDLR] sur le
plateau de « C ce soir ». On s’est vus dans les couloirs, on a discuté
de nos positions en essayant de voir comment on allait aborder les
choses et on a réussi à montrer qu’on n’était pas là pour débattre de
choses qui n’étaient pas « débattables ». L’émission en elle-même pose
en effet problème quand on présente ce qui se passe comme un objet de
« débat », alors que les débats doivent avoir lieu à l’endroit des
solutions politiques, et pas des constats humanitaires qui, eux, sont
limpides. Par ailleurs, la séquence où Denis Charbit s’énerve contre
moi, alors que je ne dis absolument rien, ça l’a beaucoup desservi.
J’essayais d’avoir un discours extrêmement poli et facile, mais qui
n’était pas juste « On veut un cessez-le-feu », c’est-à-dire un discours
qui se voulait très clair sur la décolonisation totale de la Palestine.
Ce qui est sûr, c’est qu’après ces quelques interventions télé au mois
d’avril, on ne m’a plus jamais invité.
Houda, tu as beaucoup travaillé sur l’islamophobie et sa
construction dans les sociétés canadienne et française notamment. Dans
un récent texte publié par Contretemps, tu revendiques qu’« il est temps de parler de racisme anti-palestinien en France », en soutenant que ce phénomène et ce concept sont « quasi-inconnus
alors qu’ils permettraient de mieux comprendre les positions de l’État
français, de nombre de médias et de personnalités, face au génocide en
Palestine. » Peux-tu développer ce point, et en particulier les
raisons pour lesquelles tu penses qu’il ouvre des perspectives
particulièrement opérantes au moment de penser et d’expliquer ce qui se
joue dans de nombreuses rédactions en France ?
Houda : Il y a en effet besoin d’un mot pour penser
la spécificité de ce qui se joue, même si évidemment, le racisme
anti-palestinien s’inscrit dans la continuité du racisme anti-arabe, de
l’islamophobie et du paradigme qui s’est ouvert avec la « lutte contre
le terrorisme ». En l’état, le débat public ne permet pas de le faire
tant la question du racisme en général est mal traitée. En ce qui
concerne les discriminations sur le terrain, les Palestiniens sont
discriminés comme arabes et/ou comme musulmans, en tout cas supposés
tels (sachant qu’un certain nombre d’entre eux sont chrétiens).
Le racisme anti-palestinien découle principalement de la question
coloniale et c’est à cet endroit que le problème se noue. C’est un
racisme fondamentalement anti-indigène, contre un peuple qui est
colonisé actuellement, là où le racisme anti-arabe s’exprime
contre des populations anciennement colonisées et qui, depuis, ont
acquis l’indépendance, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. La
spécificité palestinienne, elle est là. Ce sont des colonisés à qui on
nie le droit d’exister sur leur terre et même désormais, le droit à la
vie, en même temps que le droit à l’identité, à la circulation, au
retour, à cultiver la terre, etc., avec cette dimension de remplacement
d’un peuple autochtone/indigène par des colons. Le racisme
anti-palestinien c’est ça, avec aussi le déni de l’histoire, notamment
de la Nakba, qui est le début du processus génocidaire de remplacement
sous forme de nettoyage ethnique. Et c’est précisément « ça » qui manque
dans le récit médiatique. Or, si on ne comprend pas les enjeux
spécifiques liés aux colonies de peuplement, on ne comprend pas la
question palestinienne du tout. Et de fait, il y a autour de cette
question un énorme impensé dans les médias, même dits « de gauche », à
l’image de l’impensé qui règne dans une grande partie de la gauche
politique. Beaucoup de sujets sont très tabous en France. La
décolonisation, c’est très difficile de la penser. C’est aussi pour ça
que la comparaison avec l’Algérie n’est jamais faite alors qu’elle
serait pourtant non seulement appropriée mais aussi très intéressante.
Parler de racisme anti-Palestinien, c’est d’abord insister sur cette
dimension coloniale anti-indigène. La deuxième spécificité, c’est
l’effet-miroir avec l’antisémitisme, qui crée une hiérarchie des vies et
une hiérarchie raciale. Lorsque la question de l’antisémitisme est
instrumentalisée pour minimiser ou justifier ce qui se passe en
Palestine, c’est un énorme problème, y compris pour la lutte contre
l’antisémitisme elle-même. À cet égard, je tiens à souligner que s’il y a
aussi des acteurs que l’on n’entend pas du tout dans les médias, ce
sont les collectifs et intellectuels juifs antisionistes. De temps à
autres, des médias très alternatifs vont leur tendre un micro, mais
sinon, jamais. Et ça, ça dit beaucoup de choses.
Le troisième point, c’est que ce racisme anti-palestinien ne touche
pas seulement les Palestiniens en tant que tels. En France la population
palestinienne est peu nombreuse et peu visible, même s’il y a bien sûr
le cas Rima Hassan, qui s’inscrit 100 % là-dedans et dont le traitement
est totalement caricatural [4].
Il y a, en revanche, une forme de « contagion » de ce racisme qui va
viser le narratif palestinien et la parole palestinienne plus largement.
Tous les alliés de la cause, depuis les personnalités considérées comme
« pro-palestiniennes » jusqu’aux journalistes ou aux chercheurs qui
cherchent à montrer un point de vue palestinien, à mettre en lumière la
question coloniale et à parler de colonisés/colons,
d’opprimés/oppresseurs, d’occupation et d’apartheid, tous ceux-là sont
marginalisés, exclus ou déconsidérés dans l’espace médiatique dominant,
où se donne à voir une hiérarchie de la parole et de la narration. Je me
disais que typiquement, un plateau comme celui qui nous réunit
aujourd’hui, tous les trois, n’existera jamais. Ça ne peut pas exister
en fait.
Et bien sûr, pour terminer, le racisme a toujours une fonction dans
l’histoire. Avant le 7 octobre, il servait à justifier la colonisation,
le nettoyage ethnique, l’apartheid et tous les agissements criminels de
l’État d’Israël. Aujourd’hui, le racisme anti-palestinien permet de
justifier un génocide en direct. La déshumanisation des Palestiniens,
fondamentalement, elle sert à ça. C’est un phénomène qui date et qui
aurait dû être mis en avant il y a bien longtemps, mais là, c’est
tellement flagrant…
Cette déshumanisation est à l’origine du deux poids, deux
mesures dont on a déjà un peu parlé. Parmi ses nombreuses
manifestations dans les grands médias, l’une d’entre elles est moins
souvent pointée du doigt. Il s’agit du traitement et de la confiance
très nettement différenciés accordés par les rédactions et les
chefferies médiatiques aux sources d’information auxquelles ils peuvent
avoir accès, directement ou non, qu’il s’agisse des institutions, des
journalistes ou des témoins et acteurs directs. Qu’avez-vous relevé de
particulièrement édifiant à ce sujet au cours des derniers mois dans les
médias français ?
Houda : Depuis un an maintenant, je n’arrête pas de
m’interroger sur la singularité de ce qui se passe en Palestine, de son
traitement. Ce deux poids, deux mesures en fait partie et pour le
comprendre, il faut à mon avis prendre en compte un enjeu politique
central, à savoir le soutien explicite de la France à Israël. Ce qui est
spécifique, c’est de donner autant la parole à un État qui commet un
génocide, qui l’explicite et qui l’assume. Et donc de le légitimer.
Imaginez si on donnait la parole matin, midi et soir à des représentants
russes dans la guerre avec l’Ukraine. On sait en plus très bien
qu’Israël a une longue histoire de propagande, la hasbara, qui a
été très précisément documentée. Le degré de désinformation, on le
connaît très bien. Donc je ne comprends pas que des journalistes donnent
encore la parole de cette façon à des représentants de l’armée ou du
gouvernement israéliens. J’aimerais d’ailleurs qu’on me dise quel autre
acteur ils écoutent et relaient autant, c’est vraiment spectaculaire. Et
ce qui est peut-être encore pire, c’est qu’au fil du temps, les grands
médias ne déconstruisent rien du tout. Je pensais par exemple qu’à
l’occasion des « un an » du 7 octobre, on reviendrait sur toute la
désinformation qui a été déployée à l’époque. Or, il n’y a rien eu. Il y
a bien sûr des évolutions dans le traitement de ce qui se passe à Gaza,
mais on n’a pas encore d’autocritique sur ce qui a été produit il y a
un an. Les journalistes ne se sont pas excusés. Ils n’ont pas produit
d’articles ne serait-ce que pour dire qu’ils s’étaient précipités alors
qu’ils n’ont cessé de reprendre et d’intégrer les récits israéliens, que
ce soit dans le choix des mots, dans le narratif ou dans les faits. De
nouveau, cette séquence a été une défaite totale du journalisme
d’enquête.
La deuxième chose, pour reprendre le fil du deux poids, deux mesures,
c’est qu’en même temps qu’on donne du crédit à la propagande
israélienne, a fortiori dans les médias d’extrême droite, on en
donne très peu aux journalistes sur place. Leur travail est d’une
rigueur incroyable alors que ce sont des personnes qui sont ciblées et
dont on assassine les familles. Je rappelle quand même que c’est le
conflit où le plus grand nombre de journalistes ont été tués et visés
volontairement parce que journalistes. Certains d’entre eux pourraient
sortir, notamment ceux qui travaillent dans les médias les plus
prestigieux comme Al Jazeera, mais ils restent. Ils sont prêts à mourir
pour faire leur métier.
Ça ne serait pas compliqué que chaque journal en France trouve des
correspondants et des témoignages de Gaza, régulièrement. On entend que
c’est compliqué, mais ce n’est pas vrai. Ce qui se passe, c’est qu’on a
une masse de gens qui parlent… et qu’on n’écoute pas. Les journalistes
palestiniens ne sont pas considérés comme des vrais journalistes. Et
encore une fois, cette déconsidération, c’est du racisme. Pourquoi n’y
a-t-il pas de manifestation importante dans la profession journalistique
pour dénoncer cela ? Pourquoi les photos des journalistes tués ne
sont-elles pas publiées à la Une ? Où est l’indignation et la solidarité
de la corporation pour leurs confrères et consœurs assassinés ?
Pourquoi n’y a-t-il pas des plateaux entiers sur les journalistes
palestiniens et la manière dont ils travaillent ? On n’est pas assez
choqué, tout le temps, par tout ce qui se passe là-bas et la corporation
journalistique, de tout bord, n’est vraiment pas à la hauteur.
S’agissant du blocus de Gaza, on pourrait tout à fait imaginer que les
journalistes internationaux fassent pression sur leurs rédactions et sur
Israël en disant : « Nous, on arrête d’inviter des représentants
israéliens, on arrête de reprendre leurs déclarations, on les boycotte,
tant qu’on ne nous laisse pas rentrer à Gaza ».
Monira : La mise en cause des chiffres s’inscrit
dans cette même dynamique. Quand les journalistes disent « selon le
Hamas », c’est comme s’ils ne faisaient pas la différence entre une
faction armée et un gouvernement qui a un ministère de la Santé, lequel
recueille des données et rapporte des chiffres, bien sous-évalués en
plus puisque seuls les morts directs sont comptés. Je suis engagée sur
la Palestine depuis que je suis adulte et c’est toujours la même
histoire. En 2014, il y avait cette même suspicion autour du ministère
de la Santé et ses chiffres ont été ensuite confirmés par des rapports.
Les grands médias reposent la question après chaque bombardement, en
même temps qu’ils donnent crédit à Israël sans preuve ni vérification.
On pourrait démultiplier les exemples des biais de vocabulaire, de
langage, mais s’agissant du traitement médiatique en général, je
voudrais insister sur un point qui a été moins commenté, c’est la
question de l’accent. Des personnes qui n’ont jamais su prononcer le
« kh » de Khadija se sont mises à parler du « Khamas ». Ça peut paraître
anecdotique, mais ça ne l’est pas du tout. À la télévision, à la radio,
des gens qui n’ont jamais pu prononcer un mot en arabe et qui n’ont
jamais fait l’effort de prononcer un prénom correctement se mettent d’un
coup à dire [le Khamas, le Khamas]. C’est un phénomène en réalité très
visible et révélateur d’un racisme très clair. Autre chose m’est devenu
insupportable : ce sont les titres d’articles avec des guillemets un mot
sur deux. « L’ONU dénonce le "génocide" dans les "territoires
palestiniens" ». Dès qu’on parle de la Palestine, les rédactions veulent
tellement paraître « neutres » qu’elles mettent des guillemets sur tout
et n’importe quoi pour en arriver, au bout du compte, à s’engager sur
rien du tout.
Et en tout état de cause, accompagner la loi du plus
fort… On parlait un peu plus tôt du poids de la communication de l’armée
israélienne : non seulement elle n’est pas mise systématiquement entre
guillemets, mais elle fait aussi l’objet de reprises très sélectives.
Typiquement, les vidéos de soldats qui documentent leurs propres
exactions ne font couler que très peu d’encre et ne sont quasiment pas
diffusées dans l’audiovisuel. Or, depuis le mois d’octobre, tous les
jours, on a accès à des contenus de ce type sur les réseaux sociaux,
recensés par des journalistes palestiniens notamment. Ça pourrait – et
devrait – être un matériau exploitable d’un point de vue journalistique,
mais ce n’est jamais ou très rarement le cas.
Hicham : Il y a effectivement une dissonance totale entre ce qu’on voit tous sur les réseaux sociaux, via
ces journalistes palestiniens, ou dans quelques médias alternatifs… et
ce qu’on voit à la télé. Ça produit un effet dévastateur et irréversible
sur notre compréhension du mythe de la « démocratie ». Les associations
palestiniennes ou les grandes ONG, qui travaillent sur le terrain,
pourraient aussi constituer des sources de premier plan. Les comités
Palestine, que ce soit à Sciences Po ou dans d’autres universités à
Lyon, Genève ou en Belgique, sont d’ailleurs en contact avec beaucoup
d’entre elles. De la même manière, de nombreux travaux de l’ONU ne sont
jamais couverts, je pense notamment aux rapports sur la question de
l’eau dans les territoires palestiniens [5] et à celui d’Oxfam, qui en a produit un également concernant Gaza [6].
Monira : S’agissant des soldats, c’est même pire :
il y a bel et bien une humanisation des soldats israéliens. Je pense aux
reportages et aux sujets sur tel soldat franco-israélien, avec des gros
plans sur sa vie, sa famille. On parle de citoyens partis s’engager
dans un massacre de populations civiles, mais les journalistes réclament
qu’on comprenne leurs affects et leurs émotions. La déshumanisation des
Palestiniens passe aussi par l’humanisation des soldats qui les tuent. À
ce sujet, je voudrais aussi évoquer un autre phénomène, qu’il faudrait
développer longuement donc je me contente juste d’une introduction.
Parfois, les médias montrent ce qui se passe à Gaza. Ils montrent des
images. Des corps meurtris, déchiquetés. Mais je pense que faute d’être
accompagnées de longs récits palestiniens, ces images sont elles aussi
deshumanisantes en réalité. On s’habitue à ce que les corps non blancs
soient des corps morts, ensevelis, déshabillés, torturés, mais sans voix
pour rappeler ce que sont leurs vies et les vies autour. Quelque part,
c’est montrer en déshumanisant. Mêmes dans nos milieux, on a tendance à
vouloir montrer ces images violentes parce qu’on a envie que les gens en
prennent conscience. Mais je crois qu’il faut qu’on y fasse attention
et que le risque existe de participer à cette grande vague de
déshumanisation. On les voit tout le temps dans cet état. Je pense qu’on
a besoin de voir des Palestiniens debout, qui parlent, qui expliquent,
qui racontent ce qui leur arrive, ce qu’est leur lutte contre
l’occupation, contre la colonisation et l’apartheid. On a besoin
d’entendre et de porter le message de Palestiniens vivants. Il faudrait
presque rappeler que les champs de bataille où tout est détruit ne sont
pas l’habitat naturel des Palestiniens. Ce sont des gens à qui Israël a
tout pris.
Les grands médias ont joué et continuent de jouer un rôle
fondamental dans ce phénomène, dans le sens où l’invisibilisation dure
depuis des décennies. Nous n’avons pas de matière pour nous forger des
représentations des Palestiniens. Aujourd’hui, comme tu le disais, leur
« objectivation » est paroxystique puisque ce sont, en effet, des corps
morts. Hier, ils étaient parfois des corps morts, mais la plupart du
temps, ils étaient surtout des corps absents. C’est une déshumanisation
qui travaille donc les imaginaires depuis très longtemps, qui fossilise
un sentiment d’« étrangeté » et qui entrave toute forme d’identification
à leur égard. C’est peut-être pessimiste, mais quand on a passé des
décennies à invisibiliser et à taire les récits, la vie quotidienne et
l’ordinaire de cette population, comme de bien d’autres d’ailleurs,
est-ce qu’il est possible, médiatiquement parlant, de combler ces
ornières à l’instant T ?
Monira : Je prends un exemple. Récemment, une
journaliste de France 2 s’est félicitée de son reportage. Elle donne la
parole à un Palestinien qui lui dit : « On a tout perdu, tout le monde
est mort ». Mais est-ce que ça suffit ? Enfin, je veux dire, c’est quel
niveau d’analyse de venir voir quelqu’un posté sur des ruines, qui a
tout perdu, sans aller ailleurs, montrer d’autres choses et donner à
entendre d’autres voix ? J’aime beaucoup le journaliste Jean Stern [7]
pour cela. Quand il fait des reportages sur la Palestine, il t’emmène
en promenade, il décrit, il discute avec des gens. Tout ça nous manque.
Houda : Sur la question des représentations, du
point de vue des directions éditoriales, sans doute y a-t-il encore pire
que montrer des Palestiniens comme victimes : c’est de les montrer
comme résistants. Résistants au quotidien dans leur capacité à survivre,
à rester chez eux, à s’entraider, à se tenir debout, à maintenir leur
culture vivante. Mais je pense aussi au fait qu’il n’y ait jamais
d’analyse ou de reportages sur les affrontements militaires. Ça aussi,
c’est s’aligner sur la propagande israélienne, qui cache ses pertes
militaires et refuse d’analyser où ils en sont sur le terrain après plus
d’un an de guerre. Il ne faut donc pas montrer les Palestiniens comme
des victimes, ou au mieux de temps en temps, mais il ne faut pas non
plus les montrer comme agissants.
En effet, ce sujet ne fait clairement pas partie de
« l’acceptable », alors que ça devrait être une matière journalistique
comme une autre, tant leur métier consiste en théorie à documenter ce
qui est, ce qui se passe. Le Monde diplomatique l’a fait récemment, notamment dans un article sur la reconfiguration de groupes armés, très jeunes, en Cisjordanie.
J’imagine que sur un plateau, le seul fait d’évoquer cela serait
immanquablement criminalisé, identifié comme un « soutien ». Or, il ne
s’agit pas de soutenir ou non, il s’agit de faire du journalisme, de
rapporter des faits. Le verrouillage du débat provient aussi du fait que
des paroles ne s’expriment pas du tout sur le même registre.
Hicham : Et ils ne pourraient même pas utiliser
l’argument « ce n’est pas vendeur » parce qu’il y a un intérêt pour ce
qui se passe. On entend souvent « ce n’est pas un génocide, c’est une
guerre ». Eh bien parlons-en de cette « guerre », analysons ce qui se
passe au niveau des acteurs sur le terrain. De la même manière, les
médias devraient pouvoir inviter des spécialistes des mouvements de
libération et aller vraiment dans le détail. Les seuls moments où on a
eu des historiens qui connaissent spécifiquement cette question, le
Hamas, la région, les enjeux autour des négociateurs, etc., ils ont subi
des pressions et leur discours a été assimilé à une « glorification du
terrorisme ». Je trouve ça fou qu’on n’arrive pas à informer sur l’un
des acteurs centraux à Gaza et que dans le même temps, on glorifie
l’État d’Israël. On l’a déjà un peu évoqué, mais je crois que le cadre
« antiterroriste » pèse lourd en France, plus largement en Occident,
mais aussi dans le reste du monde, on le voit avec la question kurde,
les Ouïghours, etc. Il régit beaucoup de choses. Et il se trouve que ce
cadre est tout de même intimement lié à la question coloniale et des
luttes décoloniales. J’avais justement un cours à propos des impacts des
lois antiterroristes sur les droits humains, avec une professeure qui
travaille dans un organisme de l’ONU en charge de mesurer leur influence
sur nos libertés individuelles dans tous les États membres de l’ONU.
Avant le 11 septembre, beaucoup de pays s’opposaient aux cadres
« antiterroristes » en arguant que dans ces cas-là, tous les mouvements
de décolonisation allaient être qualifiés de terroristes. Post 11
septembre, on voit que c’est exactement ce qui s’est passé. Parler de
décolonisation en Palestine, parler de résistance armée, c’est
totalement inaudible en France et littéralement impossible dans les
médias. Au sein du comité Palestine, à Sciences Po, je crois
fondamentalement que le fait d’avoir, à un certain moment, décidé de ne
plus parler aux médias et de ne plus avoir d’interactions avec eux, ça
nous a aussi permis de réfléchir. Et de penser. Cela dit, à une échelle
beaucoup plus large, je vois vraiment une impasse, j’ai du mal à avoir
de l’espoir.
Tu m’offres une bonne transition pour évoquer le
traitement des mobilisations en soutien du peuple palestinien. Depuis
plus d’un an, des manifestations, des rassemblements et des actions
diverses ont lieu partout en France, très régulièrement. Avez-vous des
remarques d’ordre général s’agissant de la couverture que leur réservent
les médias dominants ?
Hicham : Une fois encore, il y a une dissonance
totale entre ce qui est rapporté par les personnes mobilisées et les
grands médias. Avant le 7 octobre, les manifestations Palestine ne
rassemblaient plus grand monde, principalement des personnes âgées, on
était à peine une centaine à faire les mêmes parcours dans Paris.
Depuis, il y a des mobilisations importantes, mais elles sont très peu
couvertes et très peu filmées, à l’image des actions de désobéissance
civile, essentiellement documentées par les militants eux-mêmes. Quand
elles le sont, l’accent va souvent être mis sur « l’antisémitisme », la
« dangerosité » ou les « risques de troubles » alors que quand on est
dedans, on sait que c’est très à la marge de ce que l’on vit. On nous a
aussi beaucoup reproché d’avoir « importé le conflit ». C’est une des
choses qui m’énerve le plus. C’est en fait la France et d’autres qui se
sont « importés » au Moyen-Orient ! La deuxième chose, c’est qu’on a
quand même Olivier Rafowicz en live sur BFM-TV toutes les semaines,
Netanyahou s’exprime sur CNews et sur LCI en direct à des heures de
grande écoute et une large partie du spectre politique – la macronie, la
droite, l’extrême droite et une partie de la gauche – a apporté un
« soutien inconditionnel » à l’une des deux parties. Donc ce conflit, il
existe en France. Simplement, on nous dit à nous en tant que Français
qu’on est censés avoir de l’empathie pour l’État d’Israël et qu’il est
une continuité de notre « civilisation judéo-chrétienne ». Après tout
ça, entendre qu’on « importe le conflit » quand on manifeste, c’est
quand même ahurissant. Mais ça rejoint ce que pointait Houda à propos de
la spécificité de la question palestinienne, qu’on ne retrouve pas dans
la manière qu’ont les médias et les gouvernements d’aborder d’autres
conflits dans le monde.
Monira : Je suis totalement d’accord avec ça et
j’ajoute que l’accusation d’« importer le conflit » est omniprésente
depuis des années. On n’a pas importé le conflit, on l’a exporté. La
campagne BDS montre par exemple que si Israël peut mener ce génocide,
c’est grâce à l’aide de pays étrangers. S’agissant de la France, ce sont
des armes, des investissements d’entreprises, des liens avec des
universités, etc. Il y a tout un écosystème de complicité qui rend les
choses possibles. Enfin, il faut tout de même dire que beaucoup de
rédactions se sont intéressées à des mobilisations uniquement au prisme
de l’antisémitisme. Quand on se mobilise et qu’on est 4 000, ils n’en
ont rien à faire de ces 4 000 personnes. À Sciences Po, il y a eu plein
de mobilisations dans le silence le plus complet. Mais quand l’UEJF a
raconté qu’une étudiante n’avait pas été autorisée à entrer dans un
amphithéâtre occupé parce qu’elle était juive, les grands médias se sont
tous engouffrés là-dedans et ont invité des porte-parole de cette
organisation sur tous les plateaux [8].
Il y a des choses qui intéressent les rédactions, parmi lesquelles
décrédibiliser et criminaliser les personnes mobilisées pour la
Palestine et les associer à du racisme, un phénomène par ailleurs
largement minoré dès lors qu’il n’est pas question d’antisémitisme. Le
deux poids, deux mesures est permanent. Il y a quelques semaines, l’UEJF
est venu perturber un débat organisé à Pantin, en Seine-Saint-Denis. À
cette occasion, j’ai filmé une scène où un militant se met à crier tout
seul par terre [9].
Là, les médias qui relaient en permanence leurs « polémiques » ne se
sont pas précipités pour savoir ce qui s’était passé. Seuls deux
journalistes m’ont contactée, l’un travaillant pour AJ+, l’autre pour le
service « Checknews » de Libération. Qu’est-ce qu’on retient de
cette médiatisation à géométrie variable ? L’angle est clair : c’est
d’essayer de nous faire passer pour des antisémites pour nous silencier
sur la question de la Palestine.
Alors justement, j’aimerais qu’on s’attarde sur la
couverture médiatique des mobilisations à Sciences Po. Ces dernières ont
fait l’objet de coups de projecteur et d’un suivi relatif compte tenu
de la renommée de l’école, de sa localisation ou encore des relations de
proximité diverses existant avec les grandes rédactions parisiennes. Ce
qui ne veut pas dire pour autant que la mobilisation ait été traitée
véritablement en tant que telle… et encore moins correctement [10].
Hicham, quand les médias ont-ils commencé à s’intéresser aux activités
du comité Palestine et que peux-tu nous dire de la couverture qui vous a
alors été réservée ?
Hicham : Déjà, ce que les grands médias ne mettent
pas en lumière, c’est que c’est loin d’être une question nouvelle à
Sciences Po. Si je ne devais prendre qu’un seul exemple, je citerais, en
2019, cette exposition sur les pêcheurs de Gaza, qui avait été annulée.
Le bureau des étudiants s’en était indigné dans un communiqué et avait
été réprimé par la direction de l’époque. Évidemment, il n’y avait eu
aucune couverture médiatique de ces événements. S’agissant de la
séquence récente, il faut sans doute que je commence par une mise en
contexte. En septembre, plusieurs étudiants de Palestine et de la
diaspora ont créé l’association Students for Justice in Palestine à
Sciences Po. Ils organisaient des événements étudiants classiques et
déclaraient tout ce qu’ils faisaient, que ce soit pour l’obtention d’une
salle ou l’organisation d’une petite manifestation à l’intérieur des
locaux. Le tout, sous haute surveillance de la direction,
systématiquement. Le comité Palestine a été créé dans la foulée, en
novembre, autour d’étudiants qui avaient déjà milité ensemble contre
l’extrême droite ou les violences sexistes et sexuelles par exemple. On a
fait une assemblée générale et on a fixé le premier grand événement au
29 novembre, la journée de l’ONU en soutien au peuple palestinien. À ce
moment-là, on était un mouvement autogéré et on ne voulait qu’aucun nom
ou visage ne sorte. On était là pour amplifier la voix des Palestiniens
qui ne pouvaient pas se permettre d’être visibles, qui n’avaient pas de
passeports français et pour lesquels il est compliqué de militer. On
voulait secouer un peu Sciences Po parce que son silence était
assourdissant pour une immense majorité d’entre nous. Notre action était
guidée par les principes du Thawabit : le droit des peuples à résister à
l’occupation, le droit à l’autodétermination, Jérusalem comme capitale
de la Palestine et le droit au retour de tous les réfugiés. Quant à nos
revendications, elles étaient très simples : organiser une minute de
silence à Sciences Po, appeler publiquement à un cessez-le-feu, protéger
les étudiants palestiniens, garantir les libertés syndicales et rompre
les partenariats avec les universités israéliennes. Pendant cette
première période, seuls des médias de niche se sont intéressés à la
mobilisation, ainsi que des journalistes indépendants qui ont l’habitude
de filmer les manifestations pour les réseaux sociaux, comme Luc
Auffret ou Clément Lanot.
En mars, nous avons organisé un gros événement à l’occasion de la
Journée européenne contre le génocide et le scolasticide, qui s’est
tenue dans le cadre de la Semaine mondiale contre l’apartheid israélien,
laquelle existe depuis 2005. En tant qu’universitaires, on dénonçait
évidemment la destruction de la connaissance et le fait qu’il n’existe
plus aucune université à Gaza, les douze ayant été détruites par l’armée
israélienne. On a donc décidé d’occuper l’amphithéâtre Boutmy et c’est à
ce moment-là qu’a eu lieu la fameuse « polémique » avec l’étudiante de
l’UEJF. Cette matinée du 12 mars, elle était pourtant incroyable. Ça
faisait alors six ans que j’étudiais à Sciences Po, j’avais participé
aux campagnes sur les questions écologiques, féministes et antiracistes,
et je n’avais jamais vu une manifestation aussi belle, dans un moment
pourtant si triste… Je n’avais jamais vu autant de ferveur chez les
étudiants qui étaient là, je n’avais jamais vu non plus autant
d’étudiants racisés s’engager et militer. Un de mes professeurs, un
Palestinien qui a perdu son père à Gaza car l’armée israélienne a refusé
que l’ambulance dans laquelle il se trouvait passe le checkpoint alors
qu’il était mourant, était très ému et nous a félicités pour ce qu’on
avait fait. C’était une journée de colère mais aussi d’espoir pour des
centaines de gens. Et de tout ce que je raconte là, rien n’a été
médiatisé. Ce qui a fait l’événement, vous le connaissez : la venue de
la ministre Sylvie Retailleau puis de Gabriel Attal à Sciences Po et un
communiqué de la direction de l’école pour condamner ce que nous avions
fait, sans le moindre respect pour la présomption d’innocence dont on
nous rabâche les oreilles quand on parle de violences sexistes et
sexuelles. En tant que jeunes militants, c’était extrêmement étrange
d’alerter depuis le mois de novembre sur ce qui se passait dans un
silence assourdissant et d’un coup, voir débarquer toutes les caméras du
pays. Le soir-même, je ne sais trop comment, mon numéro de téléphone a
circulé et BFM-TV m’a invité à venir sur un plateau. J’ai refusé. On ne
voulait parler ni à BFM-TV, ni à CNews.
Mais le lendemain, on s’est rendu compte qu’ils essayaient de tout
mettre sur le dos de quelques étudiants racisés, évidemment. C’est en
réaction à ce ciblage raciste et en acte de solidarité, en quelque
sorte, qu’on a changé de cap. On s’est dit qu’on était responsables
nous-mêmes de ce contre-pouvoir, des faits, et qu’on allait bien devoir
parler aux médias. C’est donc ce qu’on a fait. On a organisé un espace
de conversation de confiance en se demandant qui, parmi nous, avait un
passeport français, qui pouvait se permettre d’aller à la télé et qui,
parmi les étudiants non racisés, se sentait d’y aller en courant le
moins de risque. Deux étudiants en sont ressortis, dont moi. Le 13 mars,
j’ai donc été en contact avec un nombre incalculable de médias, pendant
toute la journée. J’ai fait des séances de « fact-checking » avec des
journalistes de l’AFP, qui me posaient des questions très rapidement
pour vérifier nos informations. Je suis allé sur BFM-TV pour que soit
entendue notre version. Et à partir de là, on s’est vraiment rendu
compte de ce qui les intéressait. Ce n’était pas nos revendications,
c’était Sciences Po. On a voulu en profiter et la stratégie a donc
évolué puisqu’à partir du mois d’avril, on a commencé à occuper l’école.
Ça signifie que les grands médias ont nettement influencé
la forme de votre mobilisation. Ce n’est pas rien quand on réfléchit
aux liens mouvements sociaux/médias et à la façon dont les seconds
peuvent « peser » sur les premiers, sur leur autonomie et, bien sûr, sur
leur perception. Est-ce que ça s’est mieux passé dans vos liens avec
les journalistes par la suite ? La couverture a-t-elle été meilleure ?
Hicham : On avait déjà conclu que ce qui se passait à
Sciences Po attirait beaucoup plus que ce qui pouvait se passer à la
Sorbonne, à Clignancourt, ou dans toutes les autres facs qui menaient un
travail incroyable depuis le mois d’octobre et avec lesquelles on
travaillait. Reste que vu l’afflux de journalistes, c’est vrai qu’on a
changé notre stratégie. Et on a voulu aller dans les médias alors qu’à
la base, on ne le faisait pas du tout et qu’on était même contre. Ce qui
a aussi joué, c’est qu’on s’est rendus compte que si on était invité
sur un plateau et que c’était en direct, on pouvait essayer de faire
passer quelques messages et avancer quelques thématiques. Mais à ce
moment-là, ça n’a pas été moins compliqué. On voyait la presse beaucoup
plus régulièrement. Les journalistes semblaient tellement intéressés
qu’on les a même convoqués à des conférences de presse depuis les
fenêtres de l’école et le comité Palestine a installé un système de
salle de presse dans les locaux ! Mais très vite, on a été complétement
débordés dans cet exercice, on était sursollicités. On parlait tout le
temps aux médias et tout le monde s’est mis à parler à la presse… On a
voulu pousser l’enjeu du boycott à la radio et sur les plateaux télé, le
rendre audible parce que les médias le laissaient complétement hors
champ. On a essayé, ça n’a pas trop marché… On s’est fait défoncer. Je
me rappelle notamment la manière dont Guillaume Erner a abordé cette
question sur France Culture, c’était lunaire. Naïvement, on a pensé que
nos demandes les intéressaient. Mais en fait non. Ils voulaient, pour la
plupart, raconter ce qui se passait dans les couloirs d’une grande
école parisienne située dans le 7ème arrondissement. Cette frénésie
médiatique n’avait en réalité aucun lien avec ce qui se passait vraiment
en Palestine. Sur les plateaux, on pouvait réussir à en placer une,
mais le lendemain, tout ce qu’on avait dit était déjà détruit. Et puis,
quelques blocages ont eu lieu à Sciences Po au mois de mai, des
journalistes sont venus me chercher pour me parler, mais pas pour
intervenir sur des plateaux. Il n’y avait plus du tout d’intérêt, il n’y
avait plus assez de « polémique » ou ça ne vendait pas assez, je ne
sais pas mais en tout cas, il n’y avait plus un seul étudiant à
l’écran ! S’en est suivi une invitation à la Fête de l’Humanité, en
septembre. À cette occasion, j’ai dit publiquement que je travaillais
pour Rima Hassan et à partir de là, j’ai été recontacté par plusieurs
journalistes. Parce que « Rima Hassan ». À nouveau, pas du tout pour la
Palestine, ni pour le Liban, ni parce qu’il y avait plus de morts qu’en
mai…
Acrimed rappelle régulièrement le poids des hiérarchies
éditoriales et l’effet « plafond de verre » à l’œuvre dans les
rédactions, où les « hauts gradés » ont la main sur la sélection des
sujets et la manière dont ils vont être traités. Tu mentionnais de
nombreuses discussions avec les journalistes de terrain et les
reporters. Que peux-tu nous en dire et est-ce que tu peux nous parler
des décalages que vous avez pu observer entre ces discussions et les
sujets diffusés par la suite à l’antenne ou en presse écrite ?
Hicham : J’aurais tellement de choses à raconter
là-dessus ! On pouvait avoir des discussions vraiment intéressantes avec
les journalistes, d’où notre naïveté de départ dans le fait d’accepter
les échanges. Je ne me rappelle pas le nombre de fois où on s’est dit
entre nous qu’on avait bien parlé à tel ou tel média en pensant que le
papier allait être super et derrière, on se retrouvait avec une
publication qui ne mentionnait même pas nos revendications ! En amont de
nos événements, on imprimait des affiches avec des QR codes qui
renvoyaient à de la documentation. L’idée, c’était de se former entre
nous mais aussi de dire aux journalistes : « Si vous passez dans cette
manifestation, vous savez qu’on n’est pas là juste pour faire du bruit.
On vous donne des informations et vous pouvez y avoir accès. » Il nous
est aussi arrivé d’envoyer de longs documents aux journalistes,
qu’eux-mêmes réclamaient dans certains cas en se disant intéressés par
telle ou telle question. Quelque part, on faisait presque leur travail !
Mais c’est vrai qu’il y avait un décalage total avec le produit fini.
Pour ne pas dire de vrais trous noirs. Un exemple : le 26 avril, un
passant nous a agressés verbalement et physiquement devant Sciences Po.
Il y avait quinze caméras déjà sur place, qui ont donc filmé cette
personne en train de m’insulter violemment avec des propos extrêmement
racistes et homophobes, après avoir agressé une de mes camardes qui
portait le voile. Quinze caméras. Sur le coup, j’étais un peu traumatisé
mais je me suis dit qu’au moins, ça allait être médiatisé et que les
gens pourraient voir à quoi ça ressemble de militer pour les droits des
Palestiniens. Ce racisme par contagion que décrivait Houda, que l’on
subit quand on est engagé dans la lutte de solidarité avec la Palestine
et qui fait qu’on va s’attaquer à des gens qui « ressemblent » à des
Palestiniens. Eh bien ça n’est jamais sorti. Je n’ai rien jamais rien vu
alors qu’un journaliste m’a même proposé de m’envoyer le fichier
audio ! Ça a été le cas, aussi, de beaucoup d’interviews qu’on a pu
donner, qui n’ont jamais vu le jour dans l’audiovisuel.
Quant aux revendications, je n’en parle même pas. À chaque fois, on
les indiquait dans l’ordre : 1, 2, 3, 4, 5, voilà ce qu’elles sont. Pas
un média n’a été capable de les citer dans leur entièreté ! À l’occasion
du « town hall » à Sciences Po, une réunion dans les règles de l’art
qui a eu lieu à huis clos entre personnels de direction, enseignants et
étudiants, on a transmis aux journalistes ce qui s’était passé, ils ont
eu accès aux informations. Mais une fois encore, le traitement
médiatique a été d’une incroyable pauvreté. Ils ne s’y sont pas
intéressés alors que beaucoup de jeunes sont intervenus, des syndicats,
des étudiants palestiniens, du comité Palestine, des étudiants juifs
décoloniaux, etc. et que nous avons tous avancé des arguments
extrêmement clairs. Je pourrais évoquer beaucoup d’autres exemples,
notamment dans la presse audiovisuelle où les journalistes coupent des
morceaux, sélectionnent à leur gré. Le pire, c’était vraiment
« Quotidien », à qui on ne voulait pas parler à la base, dont des
journalistes sont venus filmer pour ne montrer que les choses un peu
« drôles » ou « scandale ». Quant à la presse écrite, c’est peut-être
encore pire ! Les journalistes faisaient en apparence un travail
sérieux, mais ensuite, dans le papier, les propos ou les faits étaient
tronqués, le journaliste s’était attardé sur notre apparence – le
keffieh, les boucles d’oreille, que sais-je encore –, des guillemets
étaient mis sur des phrases complétement sorties de leur contexte, etc.
Un travail de journalisme vraiment pauvre. À tel point qu’on est devenus
très paranos par rapport aux questions qu’on pouvait nous poser et
qu’on s’est mis à ne plus répondre à certaines d’entre elles, ce qui
s’est ensuite retourné contre nous puisqu’ils signalaient dans l’article
qu’on ne voulait pas y répondre... Même chose s’agissant des noms,
toujours dans la phrase introductive : « Hicham n’a pas souhaité donner
son nom de famille », point final. Ils mettaient en avant certaines
choses au détriment d’autres. On sentait vraiment une défiance. Le
résultat, c’est qu’à un moment, on en eu marre, tout simplement. Et
qu’en dehors des médias indépendants, on a arrêté de leur parler. On a
totalement cessé d’interagir avec les médias en fait.
Alors pour caractériser le fonctionnement des rédactions de
l’intérieur, « plafond de verre », c’est la bonne expression.
C’est-à-dire que même si tu as des journalistes qui sont très bien, il y
a ce phénomène « barrière ». On l’a beaucoup senti sur la question des
partenariats universitaires. À Sciences Po, des équipes d’étudiants ont
mené des recherches avec des professeurs, y compris israéliens, qui ont
relu le travail. Ce travail documentait des violations des droits
humains. On parle d’universités qui abritent des bases militaires, qui
développent des doctrines militaires, où seuls les étudiants israéliens
ont le droit de se promener avec des armes, où des étudiants et des
professeurs palestiniens sont virés. On parle d’universités qui sont
situées sur des zones occupées illégalement, où le bâtiment lui-même est
illégal ! Mais tout ça apparemment, c’est inaudible. Fondamentalement,
on voyait beaucoup de journalistes très intéressés par le sujet et on
sentait qu’ils voulaient bien le couvrir. Mais ce qu’ils nous disaient
constamment, c’était : « Je ne sais pas si ça va passer avec la
rédaction » ; « Bon, voilà, je vais essayer » ; « Moi, dans ma
rédaction, c’est chaud » ; « Je vais voir ce que je peux faire » ; etc.
Ils en sont totalement conscients. Et de fait, ça ne passait pas du
tout. Peut-être, aussi, que certains de ces journalistes manquent de
courage pour faire des actions tous ensemble et dénoncer ces
fonctionnements en disant : « C’est nous qui écrivons, c’est nous les
travailleurs, donc vous nous écoutez ».
Tu as été récemment visé par une campagne de dénigrement,
initialement déclenchée par la désormais très vaste galaxie médiatique
d’extrême droite. Souhaites-tu revenir sur cet « épisode » ?
Hicham : Des mobilisations ont repris récemment à
Sciences Po et le nouveau directeur m’a ciblé en envoyant un courrier au
procureur pour déclencher l’article 40. Un acharnement médiatique s’est
déclenché contre moi. C’est la première fois que mon nom de famille est
sorti. Le Journal du dimanche, Le Figaro, Europe 1, CNews
ont produit des articles et des vidéos. Je tiens vraiment à ce que le
racisme décomplexé de ces productions soit mis en lumière. Ces médias
m’ont présenté comme un agent double, la figure du sémite par
excellence. On dit clairement qu’il y aurait « deux Hicham » n’ayant que
l’homonymie en commun : d’un côté, le bon élève qui a eu 18/20 à son
mémoire, qui est passé par Greenpeace, etc. et de l’autre, l’agitateur
qui porte un keffieh, appelle à l’intifada et excite les universités.
Bref, cette figure du sémite fourbe qui a un plan ultérieur. Ce qui est
intéressant dans le traitement que j’ai reçu, c’est qu’au début, les
journalistes ne connaissaient pas mon nom de famille. Ils savaient juste
que je m’appelais Hicham, que j’étais nord-africain et que je militais
pour la Palestine. Donc j’étais un « frériste » et un « islamiste ». Et
quand ils ont eu accès à mon nom de famille et donc à mon CV et à mon
mémoire consacré à l’implication en politique des musulmans queers aux
États-Unis, là, je suis devenu un « wokiste » et un « islamogauchiste ».
Je n’étais plus un « islamiste », par contre, je faisais le jeu de
« l’islamisme ». Personne parmi eux n’a jamais lu mon mémoire, ils se
sont juste offusqués de son titre…
Monira, on parlait un peu plus tôt de la question des
boycotts universitaires. Souhaites-tu rebondir en nous parlant du
traitement médiatique de BDS et peut-être articuler plus largement cette
question à la place qu’occupe la thématique des sanctions contre l’État
d’Israël dans le débat public ?
Monira : Je suis engagée dans la campagne BDS depuis
2014 et nous n’avons jamais eu de traitement positif ou même simplement
« normal » dans les médias. On a été très longtemps criminalisés
puisque notre action était qualifiée d’appel à la haine. Jusqu’à ce que
la Cour européenne des droits de l’homme condamne la France en 2020 [11],
il y avait des procès contre des militants, donc ça favorisait cette
ambiance de criminalisation générale. C’est simple, il n’y avait pas
moyen de parler de BDS. Quand il y avait un article sur notre action,
c’était toujours la catastrophe. Je me rappelle notamment un édito de Libération en 2015 [12].
Ça a toujours été très violent. Là, ça l’est moins. Mais pour une
raison simple… c’est qu’il y a une invisibilisation totale de BDS. On
n’existe pas. Et quand on existe, on existe comme une ombre. Tout ce
dont parlait Hicham à propos du « complot », du « frérisme », de
l’« islamisme », ça vaut aussi pour nous. Au moment du mouvement « block
out » par exemple [13],
qui ne venait pas du tout de BDS, les médias qui l’ont traité
écrivaient des choses du genre : « On devine, derrière, l’influence de
BDS ». On est décrit comme un acteur qui plane dans l’ombre, en secret,
alors qu’on a un appel très clair. Si les journalistes veulent savoir ce
qu’est BDS, c’est très simple. Mais comme ils en parlent sans jamais
nous poser de questions, ils racontent n’importe quoi. Je pense par
exemple à une chronique d’Emmanuelle Ducros sur Europe 1 [14].
Certains éléments de l’édito sont factuels, mais on comprend petit à
petit que tout est fait pour dénigrer le mouvement. Je cite la
conclusion de la journaliste : « Ce qu’il faut retenir de ces appels
aux boycotts et de leur formulation en France, c’est que la frontière
est souvent très fine entre la liberté d’exprimer une opposition
politique, économique et les appels à la haine antisémite. C’est souvent
assez transparent. Les campagnes BDS oscillent invariablement sur cette
ligne de crête. » Donc en gros, est-ce qu’ils sont antisémites ou
non ? On n’est pas sûrs… Cette façon permanente de traiter et de
délégitimer BDS, c’est évidemment injuste et insupportable dans la
mesure où les médias ne s’intéressent jamais à ce qu’on dit et à ce que
l’on fait vraiment. C’est toujours transformé et déformé pour
sous-entendre qu’il y aurait un « boycott des Juifs ». C’est absurde. On
appelle au boycott d’un État colonial et d’entreprises complices des
crimes d’Israël, tout simplement. Cette façon de soupçonner des
militants plutôt que s’intéresser à leur propos s’inscrit dans la lignée
du récit médiatique dépolitisé post 7 octobre, qui a fait totalement
disparaître la question de l’occupation, du blocus de Gaza et des
violences quotidiennes. Pour articuler cela à la thématique plus
générale des sanctions, je dirais que dans le débat public, le fait de
sanctionner l’État d’Israël n’est jamais présenté comme quelque chose de
« normal », comme ça a été le cas pour la Russie. On le dit en
permanence : on veut simplement le même niveau de sanctions que ce qui a
été appliqué contre la Russie lors de son agression contre l’Ukraine.
C’est une revendication de justice. Le deuxième point, c’est que si la
question des sanctions est aujourd’hui plus abordée que ces dernières
années, c’est parce qu’il y a quelques députés qui s’en sont emparés et
qui l’avancent régulièrement sur le terrain médiatique. Ceci dit, ça
constitue une avancée.
Tu évoquais au début les victoires judiciaires de BDS.
Est-ce que ces décisions de justice ont eu un effet sur la manière dont
les grands médias ont perçu et traité la campagne ?
Monira : Depuis la condamnation de la CEDH et la
révision du procès en cassation, effectivement, la jurisprudence dit que
le boycott est légal. Mais la désinformation et la suspicion n’ont pas
du tout cessé. J’identifie quatre ressorts médiatiques principaux.
D’abord, nous prêter d’autres origines que celles qui existent
vraiment ; je rappelle à ce titre que c’est initialement une campagne
lancée en 2005 par les Palestiniens eux-mêmes, avec leurs règles et
leurs revendications. Ensuite, transformer nos motivations. Trois
objectifs très clairs fondent l’action BDS : l’égalité des droits donc
la fin de l’apartheid, la fin de la colonisation et de l’occupation et
enfin, le droit au retour des réfugiés. Mais dans le commentaire
médiatique ambiant, on va toujours ajouter des sous-titres, du genre :
« qui prône la destruction d’Israël ». Ça ne veut absolument rien dire
en fait ! Est-ce qu’on veut la destruction de l’apartheid ? Oui,
évidemment. On ne veut pas d’un État qui discrimine une partie de la
population et l’enferme derrière des murs. Le troisième point, c’est que
maintenant que les commentateurs ne peuvent plus dire que le boycott
est illégal, ils vont parler de BDS comme d’un mouvement
« controversé ». Une fois que tu as dit ça, tu as tout dit. Pas besoin
d’un grand développement pour expliquer que ce sont des méchants et que
ce n’est pas bien : c’est « très controversé », donc tu entretiens la
suspicion. Enfin, il y a de grandes victoires du boycott qui ne sont
jamais traitées. Ça fait par exemple des années que nous sommes en
campagne contre Axa, qui avait des investissements dans des banques
israéliennes. Axa se désinvestit des banques israéliennes, on
communique… mais aucun média ne s’y intéresse. Il faut aller chercher
dans les journaux anglophones pour trouver des papiers un peu
conséquents sur le boycott de McDonald’s, les pertes financières qu’il
engendre – la plus grande en termes de chiffres d’affaires depuis quatre
ans. Il y a quelques mots ici ou là dans les médias français, mais
aucune volonté de documenter réellement ces choses-là. D’un point de vue
journalistique, il y a pourtant matière à être « neutre » ! Des
pressions s’exercent contre une entreprise, ces pressions ont des
conséquences : c’est une actualité économique comme une autre. Avant,
dans BDS, on travaillait plus régulièrement sur des communiqués de
presse : telle victoire se produit, on rédige un texte et on l’envoie
aux rédactions. Là, j’avoue qu’on ne le fait plus vraiment parce que de
toute façon, on sait que ces informations ne seront pas relayées par les
médias. C’est assez affligeant quand on y pense, surtout quand on
compare le cas français à celui d’autres pays. Il y a quelques semaines,
je suis allée faire une formation BDS à Bruxelles. Il y a des
difficultés politiques en Belgique, c’est certain, mais le soutien à la
Palestine s’exprime beaucoup plus librement. On peut y compris parler de
BDS dans l’espace public sans attirer la suspicion.
Beaucoup de tractages et d’actions d’information ont lieu
dans différentes villes en France. Est-ce que tu perçois des
différences au niveau de la presse régionale et locale ? Est-ce qu’à
cette échelle, on vous tend le micro pour autre chose que dix secondes
dans un journal d’information ?
Monira : Justement, c’est un peu à ça que ça se résume... Dans des quotidiens type La Provence ou Le Progrès,
il peut y avoir une phrase dans un article, ou une minute sur une
antenne locale. Mais les interviews conséquentes et intéressantes, c’est
dans les médias indépendants qu’il faut aller les chercher, comme
Rapports de force ou CQFD par exemple. L’année dernière, on avait
eu un atelier avec Sihame Assbague autour de la question « Parler aux
médias ? » pour s’organiser, discuter de nos rapports aux médias. Je
dois dire qu’à la suite de cela, j’étais très prévoyante, mais en vain
quelque part… puisque personne ne nous contacte ! Ça n’enlève rien au
fait que c’est important d’avoir des automatismes. S’il y a une demande
d’interview, regarder bien sûr de quel média elle provient, ce que le
journaliste en question publie sur les réseaux sociaux, savoir où on met
les pieds. À BDS, on ne répond pas « à tout prix ». Une fois par
exemple, j’ai été invitée sur le plateau des « Grandes Gueules
Moyen-Orient » [sur i24 News, NDLR]. Le dispositif est catastrophique
puisque tout le monde parle en même temps. Participer à ça, ce n’est pas
faire valoir sa position mais donner du crédit à l’émission. Donc ce
genre d’invitations, c’est clair et net, on n’accepte pas. De manière
générale, on sait que les médias ne s’intéressent pas à ce que l’on fait
et dit. On aurait pu penser que BDS soit très sollicité dans la période
actuelle, d’autant que beaucoup de gens rejoignent la campagne et que
d’autres collectifs posent la question du boycott, y compris dans les
universités. Tout cela mériterait des éclaircissements et il se trouve
qu’on aurait plein de choses à dire. Mais les médias ne nous interrogent
pas. Ils ne veulent pas savoir. On ne peut compter que sur les
mobilisations. Le succès de BDS ne s’explique pas du tout par la
visibilité médiatique mais par nos actions concrètes, les formations et
les réseaux sociaux.
Houda : Tous ces récits à propos de la médiatisation
de Sciences Po et de BDS me semblent vraiment symptomatiques. Les
médias, ce sont des institutions, des structures qui sont soumises à des
pressions. Il s’y joue bien sûr un phénomène d’adhésion idéologique,
lequel filtre par exemple qui va s’exprimer ou non, mais je pense qu’il y
a une réelle censure et autocensure sur cette question, qui n’est pas
non plus sans lien avec la question de l’énorme répression qui sévit
actuellement. Sur les réseaux sociaux, cette répression vise de simples
individus ou militants : il y a une multitude de cas scandaleux de
procès, perquisitions, gardes à vues, qui partent d’écrits sur les
réseaux sociaux, des espaces médiatiques où est censée exister une
liberté d’expression, où on peut parler, créer une conscientisation, une
sensibilisation. Ce sont des méthodes d’empêchement. Empêchement d’agir
et de visibiliser aussi des actions et des manifestations, peu ou pas
couvertes par ailleurs, et qui continuent d’être conditionnées ou
interdites.
Donc censure, répression… et intimidation : c’est extrêmement coûteux
d’être visible sur la question palestinienne. Il n’y a pas une personne
qui milite sur cette question qui, d’une manière ou d’une autre, n’en
subit pas les conséquences (dans sa vie professionnelle, sous forme de
harcèlement, de diffamations, de menaces, etc.). Et en réalité, je n’ai
même pas envie d’utiliser le terme « pro-palestinien ». On parle
simplement de personnes qui souhaitent contextualiser et même pour
elles, c’est coûteux. Ça a été peu documenté mais en France, des
intellectuels ou des personnalités ont été mis au ban en raison de leur
expression sur la Palestine. Il y a une gradation dans le sens où la
pression est plus forte si tu es racisé, mais on a vu des gens presque
« intouchables » subir des pressions. Tout cela, ça fait que les gens
ont vraiment peur. Ça écrase. Même s’ils sympathisent, d’autres
préféreront se taire pour éviter les problèmes. Mais ça non plus, ça
n’est pas médiatisé. Et je tiens à dire que moins on sera, plus ça sera
dangereux. Moins les médias invitent de gens qui ont un discours un peu
différent, moindre est la masse critique et plus les quelques personnes
restantes seront fragilisées et ciblées. C’est un système, dans lequel
les grands médias jouent un rôle. On est pourtant sur des mouvements de
solidarité ultra pacifistes, à l’image du boycott. On fait des
rassemblements, des sit-in, des « die-in » [des manifestations où les
participants simulent des personnes tuées en s’allongeant sur le sol,
NDLR], des réunions d’information, qu’est-ce qu’on peut faire de plus ?
Mais même pour ça, il n’y a pas d’espace. La volonté est réelle de ne
pas entendre et de ne pas faire entendre les voix dissidentes en France.
On fait effectivement face à une répression politique
spécifique, d’ampleur, multiforme. Acrimed a eu l’occasion de documenter
la façon dont les grands médias accompagnent ce durcissement
autoritaire [15].
Est-ce que vous souhaitez justement dire un mot, pour conclure, des
impacts d’une telle médiatisation, que ce soit sur vous à l’échelle
individuelle ou sur vos collectifs ?
Monira : Les conséquences, c’est une extrême
prudence s’agissant du vocabulaire employé et une très grande méfiance à
l’égard des journalistes qui contactent des militants pour leur poser
des questions. Autre chose, qui n’est pas la faute des médias
directement mais ils participent du climat ambiant : depuis des années,
je suis personnellement harcelée par l’extrême droite et des
groupuscules sionistes sur les réseaux sociaux. À aucun moment les
grands médias n’ont traité de ce harcèlement visant des militants
solidaires de la Palestine, alors qu’il y a eu un fil Telegram qui
révélait les coordonnées personnelles de certains d’entre eux. L’absence
de traitement médiatique, ne rien dire quand existe une liste publique
de ce type, aussi sérieuse, c’est politique. On ne se sent pas du tout
protégés en fait. Je veux dire, il faut quand même de la force pour
continuer à militer pour la Palestine en ce moment, en France. Surtout
en étant racisée. Dans nos collectifs et avec d’autres, on essaye de se
renforcer les uns les autres, de se protéger les uns les autres. Mais le
seul fait d’avoir ce niveau de « surconscience », en permanence, alors
qu’on est juste en train de dénoncer un génocide, l’apartheid et la
colonisation, ça en dit long… On nous criminalise au point de faire de
nos vies des espaces où il faut sans arrêt se protéger. On fabrique du
collectif, mais ça reste quand même assez lourd à porter.
Hicham : Ça me rend très triste d’entendre ça. Dans
mon cas, ce qui se joue est d’une tout autre mesure parce que la
médiatisation ne date pas de très longtemps, mais tout de même… D’une
manière générale, ce qui me choque, c’est de voir la ferveur que mettent
des adultes à faire pression sur des jeunes qui ont entre 18 et 20 ans.
À Sciences Po, des étudiants ont été exclus temporairement et sont
traumatisés. On les appelle « les bannis ». Quand on manifestait devant
l’école, des journalistes m’ont dit que je n’allais jamais trouver de
travail. Les comptes Linkedin sont aussi ciblés pour entraver la
carrière professionnelle. Comme Monira le disait, les noms tournent. On
doit faire face à l’extrême droite, d’autant que Sciences Po se situe
dans un quartier très bourgeois où se trouvent les fiefs de la Cocarde
ou de l’Action française. Bref, il y a vraiment une volonté de nuire qui
ne se cache plus. Donc quand on parle d’« insécurité », pour nous, ça
se pose clairement… Je pense qu’on a mesuré jusqu’où des gens de pouvoir
étaient prêts à aller. Aujourd’hui, ce sont principalement de nouveaux
étudiants, jeunes, qui reprennent le flambeau des mobilisations à
Sciences Po. Mais c’est très compliqué pour eux d’avoir des interactions
saines avec les médias, a fortiori dans un contexte où il y a une forte répression de l’État et de la police.
Tout ceci n’étant jamais inclus dans les sujets sur
« l’insécurité » ou la « cancel culture », qui font pourtant
régulièrement la Une des hebdomadaires et l’objet de débats médiatiques à
n’en plus finir…
Monira : Oui. Et de manière générale, je trouve
quand même particulièrement frustrant de voir des gens qui n’y
connaissent rien parler dans les médias de sujets que l’on connaît par
cœur, que ce soit la campagne BDS ou de la Palestine. On est obligé de
supporter des gens qui racontent n’importe quoi, alors qu’on pourrait
vraiment avoir des débats. Peut-être ne pas être d’accord, mais au
moins, ne pas être d’accord à propos de vraies choses, de vrais
éléments. Mais il ne peut même pas y avoir « désaccord » puisqu’on ne
cherche pas à savoir précisément ce dont on parle et qu’on ne nous donne
jamais l’occasion de l’exprimer. Il y a une barrière complète entre les
politiques et les grands médias d’un côté… et nous de l’autre, si loin.
Il y a un mur infranchissable en fait. Il y a le mur en Palestine, mais
j’ai l’impression qu’il est ici aussi.
Hicham : Mais « les murs renversés deviennent des ponts »… C’est Angela Davis qui disait ça.
Propos recueillis par Pauline Perrenot