Le contexte : les médias dominants au Chili
Comment qualifier l’état de la concentration des médias au
Chili ? Est-elle aussi importante que dans les pays voisins (Argentine,
Brésil...) ? Peut-on distinguer des étapes historiques dans l’évolution
de cette concentration ?
Concernant la concentration et la comparaison avec l’échelle
latino-américaine, il existe au Chili une véritable oligarchie
médiatique, une concentration médiatique exceptionnelle. Plusieurs
rapports internationaux ont confirmé cela : ceux de
l’Observatoire latino-américain de régulation des médias, mais également des
rapports sur les droits humains
comme ceux issus de la très officielle Commission Interaméricaine des
Droits de l’Homme (CIDH), ainsi que des études d’universitaires. Toutes
ces sources confirment que l’on est dans un pays où la concentration
médiatique est dramatiquement élevée, et ce dans une région
latino-américaine où il existe déjà globalement une très forte
concentration médiatique.
Le livre de la journaliste Maria Olivia Monckeberg sur les magnats de la presse au Chili est un jalon en ce sens
(2).
En moyenne, la concentration dans la région, en termes de propriété
privée lucrative et de contrôle capitalistique, serait de l’ordre de 60%
environ, alors qu’au Chili, la concentration pour la presse écrite va
au-delà de 75%, voire même 80%, et pour la télévision ouverte, elle
avoisine les 90%. Il y a donc un vrai problème en termes de liberté
d’information et d’expression, même dans d’autres pays de la région,
comme au Brésil, où existe également une concentration très forte de la
presse écrite (au-delà de 85% avec des empires comme
Globo, le
plus grand groupe médiatique de la région), ou au Mexique au niveau de
la télévision ouverte, où la concentration de l’ordre de 93%. Donc
comparativement, l’histoire médiatique chilienne a suivi celle des pays
voisins et avec celle-ci une remise en cause de la liberté d’information
dans la pluralité, c’est-à-dire à un droit humain fondamental. Mais,
l’expérience chilienne a aussi et évidemment ses spécificités.
On fait donc face à la domination d’une oligarchie médiatique très
fermée, dans le cadre du néolibéralisme chilien qui a été installé
durant la dictature de Pinochet (1973-1989) et qui a ensuite été
consolidé en « démocratie » à partir de 1990. Cette oligarchie
financière ne contrôle pas seulement les moyens de production et de
distribution, les principales ressources du pays, elle contrôle aussi
les moyens d’information, les médias, et elle applique une stratégie de
contrôle économique et idéologique de l’information très forte. Par
exemple, une étude qui a été faite par le
Conseil national de la télévision
(CNTV) en 2016 montre que seulement 4 opérateurs contrôlent plus de 90%
du marché médiatique, notamment des recettes publicitaires et de
l’audience
(3).
Cette hyperconcentration a aussi été confirmée - et soulignée - plus
récemment par un rapport réalisé, en 2019, pour le parlement chilien
(4).
Dans le domaine de la presse écrite, on est face à un duopole presque
parfait : on a d’un côté le groupe Copesa, qui possède des journaux de
distribution nationale comme
La Tercera et bien d’autres au niveau régional… et de l’autre côté, on a l’empire de
El Mercurio
- le plus vieux quotidien d’Amérique latine encore en circulation - qui
appartient à un empire contrôlé par la famille Edwards depuis des
générations.
Le patriarche, Augustín Edwards, a été un des acteurs bien connus du
coup d’Etat contre Salvador Allende en 1973 et il a reçu des millions de
dollars de la CIA en ce sens, comme en attestent les archives
déclassifiées
(5). Son groupe contrôle
El Mercurio,
le premier journal de diffusion nationale, à la fois conservateur et
farouchement néolibéral – ce serait un peu l’équivalent du
Figaro au Chili - mais aussi tout un tas d’autres journaux de diffusion nationale (
La Segunda,
Las últimas noticias…),
ainsi qu’une grande partie, quasiment dans toutes les villes, de la
presse régionale. Il s’agit vraiment là d’un empire gigantesque qui fait
que, par exemple, un habitant de Valparaíso qui voudrait acheter un ou
plusieurs journaux nationaux ou locaux, lirait seulement de la presse
contrôlée par le groupe de la famille Edwards.
De l’autre côté, la Copesa, l’autre groupe dominant, contrôle
également une large partie de la presse écrite. Ces médias sont des
adversaires déclarés et acharnés des mouvements populaires et tous
celles et ceux qui critiquent l’ordre établi, et ce depuis des
décennies, voire plus d’un siècle : dans les années 60, précisément
durant les luttes étudiantes de l’année 1967, une grande banderole
devenue fameuse avait été installée sur la devanture du journal,
annonçant : «
El Mercurio ment ! » face aux attaques réitérées du
quotidien contre le mouvement de la réforme universitaire. Depuis, ce
slogan a été repris et adapté dans presque tous les grands moments de
confrontation sociale avec les pouvoirs en place. Plus récemment, le
traitement médiatique des résistances du peuple Mapuche au Sud du pays a
rappelé comment ceux-ci participent activement de la criminalisation
des luttes.
Mais ces deux groupes-là sont également très présents au niveau de la
radio. Or, la radio est un média très important au Chili, et reste
encore un média de diffusion de masse. Par exemple, c’est le cas de
Radio Universo possédée, parmi d’autres, par la famille Edwards, ou de
radio Duna par Copesa.
Dans ce secteur, on note aussi la présence de grands groupes
internationaux, notamment le groupe Prisa, le groupe espagnol bien connu
qui contrôle
El País (premier quotidien ibérique), Prisa qui est
très présent en Amérique latine, par exemple en Colombie et au Chili,
et qui contrôle certaines radios chiliennes, comme par exemple Radio
Chile. Dans ce scénario, on a d’autres grands capitalistes, d’autres
grandes fortunes chiliennes, qui sont également présentes : aux côtés
des Edwards pour le groupe El Mercurio, le groupe d’Álvaro Saieh – une
des plus grandes fortunes du pays, avec Copesa ; la famille Luksic, qui
est la plus riche du Chili et qui contrôle deux radios mais surtout deux
grandes chaines de télévision : Canal13 et UCTV (les plus regardées du
pays). On a aussi la famille Solari qui s’enrichit avec des radios et
des chaines de télévision comme Mega et ETC ; et d’autres grands groupes
internationaux comme Warner et Albavisión, qui possèdent des chaines
centrales d’information continue comme CNN.
Pareillement, il convient de rappeler qu’il existe une connivence et
une proximité très fortes entre cette oligarchie médiatique et le
pouvoir politique : le président multimillionnaire et de droite,
Sebastián Piñera, actuellement au pouvoir, ayant lui-même été
propriétaire d’un canal de télévision pendant très longtemps, avant de
le céder au moment de son élection. Si l’on observe cela dans le temps
historique, on pourrait souligner le rôle des médias dans la chute de
Salvador Allende, en 1973 : les médias conservateurs ont véritablement
organisé un climat propice au coup d’état, ils ont préparé les esprits
(on pourrait citer les travaux pionniers de Armand Mattelart à ce propos
(6) ou encore l’excellent documentaire La Spirale
)
(7).
Edwards en personne a fait des allers-retours dans le bureau ovale de
Richard Nixon et de Henry Kissinger pour organiser le coup d’état.
Par la suite, durant la dictature, lui et les siens, ont été bien
rétribués en ce sens, puisque à compter du tournant néolibéral des
« Chicago Boys » en 1975, on observe un renforcement de la concentration
médiatique, et ce même si cette forte concentration médiatique était
déjà importante avant le coup d’état. Sous le gouvernement de Salvador
Allende et de l’Unité Populaire, c’était d’ailleurs un vrai problème et
la gauche n’a malheureusement pas réussi à le régler tout à fait, malgré
la création de plusieurs médias antiimpérialistes ou socialistes.
El Mercurio,
La Segunda
et les autres, durant la tyrannie de Pinochet, mettront leurs
journalistes et éditorialistes au service du régime civico-militaire
justifiant sans vergogne la répression et le terrorisme d’Etat, et la
« chasse » aux militants et défenseurs des droits humains.
Pour terminer, la transition démocratique « pactée »
de 1989-1990
(8) a véritablement fini par tuer des publications comme la revue APSI par exemple, ou
La Época,
Análisis,
et quelques autres… des revues indépendantes qui ont existé à la fin de
la dictature et qui étaient des revues culturelles, critiques et très
dynamiques, d’opposition à la dictature. Or la nouvelle élite politique
de centre-gauche et néolibérale, qui arrive au pouvoir à partir de 1990,
a contribué à annihiler ces revues-là en leur coupant les vivres et les
annonces ; même le vieux quotidien
La Nación, le seul journal
public, finit par mourir assez récemment, enterré par le président
Piñera lui-même car jugé trop offensif sur la question des droits
humains et des responsables de la dictature : il ne reste plus que la
version web.
Manuel Cabieses, directeur pendant des décennies de la revue
Punto final,
issue de la gauche radicale, puis ensuite indépendante durant la
démocratie, a dénoncé pendant des années à quel point le pouvoir
politique a contribué à cette concentration médiatique dans la mesure où
il n’y avait aucune régulation. Et surtout, Cabieses a montré comme la
publicité d’État (et donc les importants financements qui vont avec) se
concentre sur ces grands groupes privés, en laissant complètement et
intentionnellement de côté ce qui restait comme presse indépendante et
critique. Ceci alors que la publicité d’Etat est censée être un
mécanisme de régulation du pluralisme, dans ce cas c’est un mécanisme de
concentration des pouvoirs médiatiques et de destruction massive du
pluralisme...
Il faut voir par exemple qu’une revue historique comme la revue
Punto final a finalement - et malheureusement – disparu, notamment faute de soutien public
.
(9)
En termes de journaux papier et de distribution en kiosques (encore
nombreux dans les rues chiliennes) - une distribution en partie
elle-même contrôlée par les grands groupes - on retrouve difficilement
le journal historique du Parti Communiste,
El Siglo, on trouve aussi
Le Monde Diplomatique
version Chilienne (sous la direction de Victor de La Fuente), mais qui
est diffusé seulement à quelques milliers d’exemplaires et a aussi
beaucoup de mal à survivre.
Enfin, il faut souligner néanmoins que dernièrement, il y a eu des
efforts et plusieurs initiatives intéressantes en termes de création de
nouvelles formes médiatiques indépendantes. Le web a ainsi permis la
création de quelques journaux nationaux de premier plan comme
El Mostrador, un des principaux journaux numériques du Cône Sud, qui est un vrai journal indépendant. On a aussi
El Ciudadano,
qui survit grâce à la publicité en ligne mais qui dispose aussi d’une
version papier, ou encore un autre média web très lu, sérieux, placé
plutôt à gauche :
El Desconcierto. On peut également citer le Centro de Investigación e Información Periodística (
CIPER,
qui pratique un journalisme d’investigation exigeant et propose aussi
des analyses approfondies, issues d’universitaires, bien que la
fondation soit paradoxalement financée en partie par certains des grands
groupes capitalistes mentionnés précédemment… Enfin, il existe tout un
écosystème de petits médias critiques, engagés, communautaires qui se
développe sur le web comme par exemple la revue de gauche
Rosa ou
Convergencia Medios.
Le traitement médiatique du mouvement social récent
Comment analyses-tu le traitement de la crise sociale qui
traverse le pays par les grands médias nationaux ? Ces derniers ont été
accusés de relayer principalement la parole gouvernementale ou, dès
qu’il est question de parler des manifestations, d’insister lourdement
sur les « violences » de la « primera línea » (10) ou des manifestants en général, sans guère prêter attention à leurs revendications. Peux-tu nous en dire plus ?
Le traitement médiatique de la rébellion populaire en cours depuis
2019 ou encore désormais de la pandémie confirme ce que tout le monde
sait au Chili : les médias apparaissent globalement comme peu
pluralistes et globalement au service des dominants et des puissants.
Certains journalistes essayent tant bien que mal de faire preuve d’une
certaine éthique et distance critique, mais ils sont rares et ont peu
d’espace.
En février 2020, la rencontre nationale du « collège des
journalistes » (colegio de periodistas, syndicat indépendant des
journalistes), affirmait textuellement que «
les grands médias mentent, réalisent des montages, modèlent les consciences pour maintenir les privilèges d’une élite dominante (11) ». C’est vraiment ce qui se passe : on l’a bien vu au travers d’une presse soit sensationnaliste (presse écrite comme
La Tercera ou
La Cuarta,
presse télévisée comme Megavisión), soit qui fait du « reportage »,
mais avec des articles qui tendent à mettre l’accent directement sur la
violence des manifestants, et oppose l’attitude tout à fait
« républicaine » et « courageuse » des forces de l’ordre, alors que la
violence d’Etat est massive, disproportionnée : il y des morts, des
milliers de blessés, encore plus de 2000 prisonniers issus de la révolte
populaire laissés sans jugement, etc. Ces médias tendent aussi à
reproduire intégralement la voix officielle, la voix des porte-paroles
du gouvernement ou des principaux partis du Parlement, qui ont tous
abondé dans le même sens face à cette irruption populaire par le bas.
Tous les journalistes ne sont pas des « manipulateurs », bien
évidemment : il existe d’ailleurs au Chili une grande tradition de
journalistes d’investigation et de créateurs de film-documentaires
critiques (sur la concentration financière, sur les crimes de la
dictature, sur les cas de corruption, sur la justice, etc.) avec des
journalistes comme Patricia Verdugo, Javier Rebolledo, Alejandra Matus,
Ernesto Carmona, etc. Mais, ils sont globalement peu diffusés et ont
souvent beaucoup de mal à trouver des financements. Il y a aussi une
très forte précarité du travail pour les journalistes qui sont pigistes,
freelance, comme d’ailleurs toute la société chilienne qui est très
précarisée. Ils sont souvent polyfonctionnels, c’est-à-dire qu’ils
doivent faire plusieurs choses à la fois, travailler dans plusieurs
médias en même temps, et sont soumis à des journées très longues tout en
pouvant être licenciés très rapidement. Cela pose le problème de
protection du statut de journalistes et de leurs sources pour pouvoir
exercer correctement son travail
(12).
Le traitement médiatique de la révolte populaire qui continue depuis
plusieurs mois est caractérisé non seulement par un sensationnalisme,
une focalisation sur la violence, mais surtout sur la violence de celles
et ceux d’en bas. On a vu des médias se concentrer sur une vitrine
cassée ou une barricade en flamme alors que le même jour, il y avait des
morts dans la rue et des personnes ayant subi des mutilations
oculaires. Ou alors, c’est le point de vue des carabiniers, de la
police, qui est mis en avant systématiquement, pas celui des
manifestants, souvent caricaturés. Lorsque l’on donne la parole aux
manifestants, c’est de manière tout à fait partielle et partiale, avec
un usage des images qui participe et entretient la confusion.
Ce mouvement populaire est très fortement alimenté par les réseaux sociaux, par internet. Les dénonciations du «
circo mediático »
(cirque médiatique), de la « censure » de la part des « grands »
médias, et en particulier des chaines d’informations, y sont légion.
Cette dénonciation est aussi forte dans la rue et dans les
manifestations (un peu comme on a pu le voir en France dans le mouvement
des Gilets Jaunes). En même temps que le système politique, les partis
et le président, les médias dominants traversent aussi une forte crise
de légitimité et de crédibilité. Les gens se retrouvent donc plutôt à
s’informer via les réseaux sociaux – avec tous les problèmes que cela
suppose aussi. Le fait de pouvoir filmer en direct et de pouvoir
diffuser en streaming sur internet, a commencé à se répandre au sein des
acteurs en lutte ou de nombreux jeunes journalistes indépendants, avec
une volonté de casser la vision unilatérale du mouvement, avec d’autres
images et récits alternatifs montrant un autre mouvement, par « en
bas », celui de la répression d’État, celui de la fête dans la rue,
celui des revendications sociales contre le néolibéralisme et la caste
politique…
Cette rébellion populaire a donc chahuté l’ensemble du système
politique mais aussi le système médiatique. Et plusieurs médias ont été
obligés de commencer à donner beaucoup plus la parole aux manifestants,
aux mobilisés et à montrer aussi l’ampleur de la répression, tout en
participant de la tentative de canaliser cette révolte en cours
(13),
et alors que plusieurs organismes internationaux des droits humains, y
compris l’organisme des droits de l’homme de l’État chilien, dénonçaient
l’ampleur de la répression. Le mot d’ordre, loin d’être nouveau, «
n’écoute pas les médias sois ton propre média » est donc en partie une réalité dans les mobilisations au Chili pour essayer de contourner la domination médiatique.
Encore maintenant, avec l’actualité du coronavirus et de la gestion
sanitaire calamiteuse du gouvernement, il y a un peu cette même
préoccupation de contourner les médias oligarchiques par les réseaux
sociaux, des réseaux de radios communautaires, ou des médias web
critiques ou indépendants. Beaucoup de pages d’information apparues
durant les mouvements sociaux de 2019 constituent désormais un véritable
"espace de contre-information" via les réseaux sociaux. Mais ceci peut
aussi poser parfois problème, car les réseaux particulièrement
permettant aussi la diffusion d’une information qui n’est pas toujours
contrôlée, vérifiée, et comparée, de « fake » ou encore d’une vision du
monde complotiste.
Autre thème central à mon avis : le poids de ce qu’on appellerait en
France les « éditocrates », c’est-à-dire comment quelques
« opinologues », universitaires et journalistes néolibéraux, des
éditorialistes, plastronnent avec morgue dans tous les médias (presse
écrite, les télévisions, les radios), « font » et « travaillent »
l’opinion. Ce sont d’ailleurs souvent des hommes blancs de plus de
cinquante ans, à fort capital culturel et économique, qui dominent ce
champ médiatique. Cela aussi a été très largement dénoncé, notamment
grâce à la force du mouvement féministe, qui conteste cette domination
blanche, masculine, patriarcale en même temps que cette domination
oligarchique et médiatique. Peu à peu, a donc commencé à voir
apparaître, y compris à la télé aux heures de grande écoute, des invités
issus des mobilisations, des porte-paroles des syndicats, des
mobilisés, du mouvement de la Coordination féministe du 8 mars, ainsi
qu’en donnant la voix aux familles de personnes assassinées, aux proches
des prisonniers politiques.
Rappelons qu’il y a plus de 2000 prisonniers politiques actuellement,
et avec la pandémie (et vu l’état des prisons chiliennes) c’est
vraiment catastrophique. Il y a donc quand même eu une « ouverture » et
des brèches de conquises dans le champ médiatique sous la pression de la
mobilisation et de la dénonciation issues de la rue, mais aussi grâce à
certains journalistes qui font leur travail malgré tout et qui eux
aussi, ont fait pression – parfois collectivement et syndicalement - en
interne pour pouvoir traiter correctement la rébellion et la répression
en cours. C’est le cas du collège des journalistes (
colegio de periodistas.).
Une perspective de transformation ?
La question des médias (la transformation du champ médiatique
chilien) est-elle assumée comme une revendication par les
manifestants ? Des organisations politiques, associatives ou syndicales
ont-elles déjà formulé des propositions de transformation du champ
médiatique chilien ? Y a-t-il eu de telles initiatives dans l’histoire
contemporaine chilienne, notamment à compter de la présidence de
Salvador Allende ?
Sur la question des revendications, je pense que le Chili vit un
moment fondamental, même si l’arrivée du coronavirus vient de suspendre
tout cet immense cycle politique et social issu de la rébellion
d’octobre. L’ensemble du système politique est sens dessus dessous : le
mouvement a réussi à imposer que soit organisé un plébiscite (en octobre
prochain désormais) et, potentiellement, une « convention
constitutionnelle » (même si ce n’est absolument pas une véritable
assemblée constituante comme le réclament les manifestants), alors que
la Constitution de la « démocratie » chilienne – rappelons-le ! – est
toujours celle de la dictature, avec quelques réformes et amendements.
Même chose pour son modèle économique néolibéral
(14).
La stratégie du pouvoir et des partis est d’essayer de contrôler le
changement et canaliser les luttes par l’institutionnalisation. Il
existe pourtant la revendication, imposée par en bas, d’une nouvelle
constitution, « post-néolibérale » cette fois. Et cette question
médiatique devrait être au centre, à mon avis, des futures discussions
constituantes. Le collège des journalistes affirme très clairement
l’exigence d’une constitution qui garantisse, «
l’existence de moyens de communication sociale libres, indépendants et pluriels »,
c’est à dire qui interdise la concentration de la propriété et qui
ouvre la voie à des médias indépendants. Cela pose la question,
évidemment, du refus du financement et du contrôle des médias par de
grands groupes capitalistes, pour reconnaître dans la Constitution la
liberté d’information comme un droit fondamental, un droit à une
information pluraliste et sérieuse dans son usage des sources, et donc à
l’obtention de garanties et de protection pour les journalistes.
Mais cette discussion-là reste encore très minoritaire, y compris au
sein de la gauche ou des personnes mobilisées, malgré les fortes
critiques sur les réseaux sociaux, au sein des manifestants, visant à
dénoncer les grands groupes médiatiques. Il n’y a pas une réflexion
collective approfondie sur la manière de penser un écosystème médiatique
libre, large, indépendant et pluriel. Il y a bien sûr des comparaisons
qui sont faites avec par exemple les lois médiatiques qui ont été faites
en Argentine
(15).
C’était l’idée des « trois tiers » : un tiers au privé, un tiers à
l’État (médias publics) et un tiers à un troisième secteur qui seraient
des médias associatifs, alternatifs, communautaires et indépendants,
mais cette discussion-là est encore peu avancée à mon avis. Elle est
pourtant évidemment centrale, au côté d’autres problèmes sociaux, très
nombreux : celui de revenir à un système de retraites par répartition,
la fin de la privatisation de l’eau en abrogeant le code de l’eau issu
de Pinochet, la remise en cause du code du travail issu de la dictature,
etc.
Dans l’histoire chilienne, cette discussion a été en partie menée,
notamment sous Allende, puisqu’il y a eu la volonté de la part de
l’Unité Populaire de créer de grands médias indépendants, par exemple
Clarín,
Las últimas noticias,
ou des médias directement liés aux organisations politiques de gauche.
Mais ça a été une histoire chaotique, et pas vraiment réussie totalement
dans ses formes et ses modalités, puisque la gauche n’a pas su ou pu
transformer le secteur des médias et surtout briser l’hégémonie des
médias conservateurs.
Clarín, sous la conduite de Víctor Pey, deviendra un journal d’envergure nationale, «
fermement aux côtés du peuple »
comme l’annonçait sous-titre, très proche de l’Allendisme et il sera
exproprié à ce titre par la dictature : durant plus de 40 ans, Pey
(décédé en 2018) a lutté pour pouvoir « récupérer » le journal, faire
reconnaître le préjudice subi, et le relancer : après une saga
politico-juridique aux multiples rebondissements, il a été débouté en
2008. Aujourd’hui
Clarín n’existe qu’en version web (sous la conduite de Paul Walder).
Enfin, je pense qu’il est indispensable de mettre en valeur la grande
richesse des médias alternatifs actuels, sur Internet, ils sont très
nombreux, bien qu’encore minoritaires, avec un effort fait pour diffuser
d’autres thèmes de réflexion que ceux des « grands » médias. Des
journaux déjà cités comme El Desconcierto ou El Mostrador
(16)
entretiennent quant à eux un journalisme d’enquête indépendant, et
montrent qu’il subsiste des espaces possibles pour informer, et pour
construire des médias viables économiquement, un peu comme le ferait
Mediapart ou
Le Monde Diplomatique en France. Si cette question
de la démocratisation médiatique est encore embryonnaire, alors que le
processus constituant s’annonce – même s’il est repoussé pour l’instant
du fait de la pandémie – elle devrait être au centre de la réflexion
collective pour penser un autre Chili post-néolibéral et démocratique.
Propos recueillis par
Vincent Bollenot et
Nils Solari.
Notes :
1. Nous remercions également pour sa relecture et ses apports, Antoine
Faure, politiste et enseignant-chercheur à l’Université de Santiago du
Chili (USACH).
2. Los Magnates de la Prensa : Concentración de los medios de Comunicación en Chile, Santiago, Debate, 2009.
3.
Informe sobre concentración de medios en la Industria Televisiva Chilena” – CNTV 2016.
4.
Concentración de medios de comunicación. Conceptos fundamentales y casos de estudio (2019).
5. On peut voir à ce sujet le documentaire de Ignacio Agüero « El diario de Agustín », 2008, Chili (80 min.).
6.
Mass Media, idéologies et mouvement révolutionnaire (Chili 1970-1973), Paris, Anthropos, 1974.
7. Coréalisé avec Valérie Payoux et Jacqueline Meppiel, 1976, 138 minutes.
8. On parle de transition « pactée » pour désigner le pacte forgé entre
élites économiques, militaires et politiques sur lequel est basé la
« sortie négociée » de la dictature et qui a abouti notamment au
maintien de Pinochet comme chef des forces armée jusqu’en 1998 et à de
multiples héritages autoritaires en « démocratie » : Constitution,
modèle économique, code du travail, fonds de pension, etc. Voir
notamment : F. Gaudichaud, A. Faure, MC Godoy, F Miranda, R. Jara, Chili
actuel. Gouverner et résister dans une société néolibérale, Paris,
L’Harmattan, 2016.
9.
Toutes ses archives sont disponibles en ligne.
10. La « Primera línea » (littéralement, la première ligne) est le nom donné
à la tête de cortège dans les manifestations, laquelle protège
physiquement le reste des manifestants des assauts des Carabineros, la
Police chilienne.
11. Discours d’Oriana Zorrilla, présidente du Conseil Régional Métropolitain
du Collège de Journalistes, en l’honneur du « Jour de la Presse » le 13
février 2020.
12.
Voir l’article (en espagnol) de Claudia Lagos Lira et Antoine Faure, « Periodismo precarizado : ¿puede/quiere la prensa proteger a los ciudadanos ? », CIPER, 2019.
13. Voir l’article (en espagnol) : «
El nuevo rol de los matinales tras el estallido social y cómo ha influido en la imagen de políticos », BioBio, 9 décembre 2019.
14.
Sur
ce sujet, voir l’entretien : « Regardons le Chili pour comprendre le
monde dans lequel on veut nous faire vivre », Rapports de force, 11 mars
2020.
15. Voir à ce sujet les articles :
« Démocratisation des médias audiovisuels en Argentine », 28 octobre 2009 et
« Argentine : une loi exemplaire sur l’audiovisuel », 19 novembre 2013.
16. À titre d’exemple du travail de ce média, et en particulier de critique
du traitement médiatique dominant des mobilisations sociales, voir
l’article (en espagnol) de Felipe Saleh,
El día en que el público se aburrió de la tele : la criticada cobertura de los canales abiertos al estallido social en Chile, 23 octubre, 2019.